Une autre façon de marcher est possible

Une autre façon de marcher est possible

Cet article est extrait du mensuel Sciences et Avenir n°952, daté juin 2026.

Pour bien marcher, il est nécessaire d'avoir de bonnes chaussures, ne cesse-t-on d'entendre. Mais, quelle est la part de vrai dans ce dogme ? Ce qui est considéré comme une "bonne chaussure" est-il véritablement bénéfique pour notre physiologie ? Ces dernières années, les preuves se sont accumulées pour démontrer qu'il n'en était rien et que les chaussures modernes, des sneakers aux godasses de randonnée, font plus de mal que de bien à leurs porteurs. Et cet apparent paradoxe est on ne peut plus logique.

Le groupe de primates dont découle l'espèce humaine est bipède depuis 7 millions d'années. Durant cette période, les hominidés ont couvert leurs pieds de dispositifs confectionnés à partir de végétaux ou de cuirs d'animaux. Des chaussants servant à protéger les pieds de la neige ou du froid, et à empêcher qu'ils ne s'écorchent trop durement sur les cailloux. Seulement, depuis un siècle et l'avènement du caoutchouc synthétique, la fonction des chaussures a changé du tout au tout. Elles n'ont plus comme unique tâche de protéger le pied. Elles modifient notre façon de marcher, conduisant sur le long terme à des altérations de nos muscles, de nos nerfs et de nos articulations. "La chaussure actuelle a perverti notre démarche, nous obligeant à attaquer du talon chacun de nos pas", décrit Bernard Delalande, kinésithérapeute et auteur d'un article récent sur la nécessité de marcher autrement. "Or, c'est totalement contre-nature. Aucun mammifère terrestre n'attaque le sol autrement qu'avec ses doigts et l'avant de son pied."

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Des millions de microchocs qui se propagent jusqu'au cerveau

Et nous ne devrions pas non plus. Notre démarche naturelle se fait également par un appui de l'avant-pied, les orteils servant d'amortisseurs. Le talon n'est pas censé encaisser le choc du pas. Et pourtant, c'est ce que nous sommes contraints de faire lorsque nous sommes chaussés. Avec leur rigidité, leur avant resserré, leur talon et leur semelle épaisse, les chaussures nous obligent à attaquer le sol du talon, générant à chaque pas un microtraumatisme, et favorisant une démarche qui contrevient à celle pour laquelle nous sommes conçus depuis des dizaines de milliers d'années.

"À raison de 7000 pas par jour dans une vie active, explique Bernard Delalande, même un excès mécanique modeste par pas s'accumule en dizaines de millions de microchocs qui se propageront dans la chaîne ascendante : cheville, genou, hanche et, au final, à force d'accumulation, jusqu'au cerveau." Et le spécialiste de rappeler qu'en France, 113.000 prothèses totales de genou et 165.000 prothèses de hanche sont posées annuellement ; et qu'au niveau européen, la lombalgie chronique est la première cause d'arrêt longue durée. "Faire de la prévention en corrigeant le schéma de marche serait nettement moins coûteux et largement plus efficace qu'une arthroplastie…"

"La chaussure actuelle a perverti notre démarche, nous obligeant à attaquer du talon chacun de nos pas"

Bernard Delalande, masseur-kinésithérapeute à La Verpillière (Isère). Crédit photo :JULIA DELATTE

La solution des “minimalistes“, des modèles très souples

Dans son cabinet de masseur-kinésithérapeute, Bernard Delalande a vu passer beaucoup de randonneurs. La plupart viennent pour des chutes, résultant bien souvent des chaussures qu'ils portent. "Des modèles montants, lourds et rigides, soi-disant pour protéger des entorses, et avec lesquelles ils vont descendre un pierrier le talon en premier. Ce qui, non seulement, est très douloureux et traumatique pour le genou, mais égale ment contre-productif puisque cela déstabilise les pierres, et garantit la chute…"

Une fois ce constat posé, une interrogation affleure : comment mieux marcher ? Étant donné qu'arpenter les rues et les chemins pieds nus ou en chaussettes ne constitue pas une option viable, il reste la solution des chaussures minimalistes ou "barefoot" ("pied nu" en anglais), ces modèles très souples pour redonner au corps sa posture naturelle. Mais au-delà, c'est toute une norme culturelle centenaire qu'il s'agirait de remettre en cause.

"Il y a évidemment une éducation à faire auprès du grand public, affirme Bernard Delalande, mais également en direction des professionnels. Nous soignons ainsi pléthore de gens pour des entorses liées aux chaussures, mais jamais un lien ne sera tracé entre les deux. Alors que c'est notre poids, en retombant sur le talon, qui tord la cheville. Ce qui ne se produit pas lors d'une réception sur l'avant-pied, qui engage toute une chaîne d'amortissements. La marche et la course avec les chaussures actuelles luttent contre la gravité, comme si chaque pas s'accompagnait d'un freinage. Au contraire de la marche sur l'avant-pied, qui s'accompagne d'une avance progressive et naturelle du centre de gravité. C'est un modèle qui redécouvre la légèreté. Un jeu avec la gravité plutôt qu'une guerre contre elle."

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