
Sur le site néolithique de Vráble, en Slovaquie, les archéologues de l’université Christian-Albrecht de Kiel (Allemagne) et leurs collègues de l’Institut archéologique de l’Académie slovaque des Sciences ont mis au jour depuis 2022 près de 80 squelettes sans tête. Les premiers examens révèlent que les crânes ont été prélevés après la mort des individus, il y a environ 7000 ans. Mais pour quelle raison ?
Plusieurs hypothèses sont envisagées : massacre en réponse à une crise socio-économique, culte du crâne... Mais la réponse pourrait aussi se trouver ailleurs, car les sociétés du Néolithique concevaient l’humain comme partie d’un monde dominé par les esprits. Cette forme d’animisme pourrait-elle offrir une explication au dépôt de Vráble ?
Ce que les squelettes décapités de Vráble nous apprennent sur les premiers agriculteurs européens
Le site de Vráble date du début du Néolithique et plus précisément de la fin du Rubané. Cette culture, nommée d’après l’ornementation de leurs céramiques, désigne les premières communautés agricoles qui se sont installées en Europe centrale à partir de 5350 avant notre ère. Plus de 300 maisons y ont été identifiées par prospection archéomagnétique.
Particularité intrigante : elles étaient regroupées en trois quartiers distincts d’environ 15 hectares chacun, qui ont semble-t-il été habités l’un après l’autre. Le dernier, au sud-ouest du site, était entouré d’un double fossé et comportait au moins six entrées. C’est dans ces fossés que les archéologues ont découvert des squelettes dénués de têtes.
Le site d'habitat néolithique de Vráble-Veľké Lehemby, avec le plan d'implantation des trois quartiers et du système de double fossé dans le quartier sud-ouest. Crédits : Furholt et al. 2026
Les têtes ont été ôtées peu après la mort
Depuis cette découverte réalisée en 2022 après 10 ans de fouilles, le nombre de squelettes étêtés a augmenté, passant d’une trentaine à 77, alors même que le fossé n’est même pas entièrement excavé. Comme les archéologues le présumaient déjà, les examens ostéologiques ont révélé que les têtes ont été prélevées après la mort.
"Dans la mesure où les vertèbres cervicales des squelettes décapités étaient souvent correctement alignées, alors que la région du cou représente une articulation instable et sujette à la déformation, cela indique que ces corps n’étaient pas dans un état avancé de décomposition au moment de leur dépôt dans le fossé, notent-ils dans la revue Proceedings of the Prehistoric Society. La bonne conservation des mains et des pieds, qui sont également très exposés à un démembrement post-mortem précoce, corrobore cette hypothèse initiale."
Les corps ont été manipulés
Ce sont des outils tranchants et non contondants qui ont été utilisés pour ce faire, et comme aucune partie de crâne, comme la mandibule, n’a été trouvée, les chercheurs en déduisent une intention spécifique : "il semble qu'il était important que la tête, y compris le visage, reste intacte. D'après ce que nous comprenons actuellement, cela semble avoir été lié à une manipulation intentionnelle des corps. "
Le plus important dans ce dépôt unique, ce serait d’arriver à l’interpréter, mais ce sera tâche ardue. S’il s’agissait du résultat d’un massacre, il correspondrait à un événement isolé, mais les chercheurs ne retiennent pas cette possibilité, parce que le site comporte également des sépultures normales et d’autres inhumations groupées.
Difficile également d’envisager une chasse au trophée, que ce soit par sacrifice ou capture, dans la mesure où les têtes convoitées sont absentes du site. "À l'heure actuelle, les têtes sont archéologiquement ‘invisibles’ pour nous, ce qui rend très difficile l'évaluation du rôle de la violence – souvent infligée à la tête", constatent les chercheurs, envisageant qu’elles aient pu être conservées dans une maison afin d’être exposées.
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Des dépôts de crânes ou de corps sans tête sur plusieurs sites du Rubané
Ils penchent plutôt pour une pratique rituelle, et rapprochent Vráble d’autres sites d’Europe centrale et sud-orientale où ont été également mis au jour des dépôts de crânes, de corps sans tête, ou bien de corps dans des fossés d’enceinte. Le site qui offre le parallèle le plus évident avec Vráble est celui d’Herxheim, en Allemagne, qui reste toutefois encore mystérieux.
Sur ce site du Rubané, on a retrouvé dans les fosses d’une double enceinte des restes humains ayant subi une série de manipulations : "Les études ostéologiques mettent en évidence des actes de violence manifestes à l'encontre des corps, accompagnés de pratiques complexes de manipulation et de mise en place des dépouilles – découpage des corps en petits morceaux, disposition de groupes de calottes crâniennes et destruction concomitante de poteries, de lames de silex et d'outils en pierre polie – qui constituent manifestement un ensemble significatif et délibéré", expliquent les auteurs.
Se projeter dans la conception animiste du Néolithique
Alors que certains interprètes envisagent des situations de conflits générées par un manque de place et l’épuisement des ressources, les auteurs se démarquent de cette vision trop moderniste de la société néolithique pour se recentrer sur la vision animiste du monde qui la caractérisait.
Ces groupes d’agriculteurs mettaient en effet en œuvre des moyens d’établir un ordre agréé par les entités parmi lesquelles ils évoluaient, qu’il s’agisse de dieux, d’ancêtres ou d’esprits.
Des rituels funéraires pour restaurer des liens rompus
Dans la mesure où le troisième quartier de Vráble est protégé par un double fossé, il est possible qu’il y ait eu des tensions au sein de la population du village, d’autant que toutes les entrées sont opposées aux autres quartiers.
Le traitement réservé aux défunts pourrait alors relever de rituels d’inhumation secondaire, comme c’est sans doute le cas à Herxheim, impliquant la manipulation de restes humains afin de rétablir un ordre bouleversé : "Selon cette interprétation, les habitants de divers sites préparaient les corps de leurs défunts en les découpant et en apportant des fragments lors de rituels annuels à Herxheim, où ceux-ci étaient encore fragmentés et disposés de manière à créer ou à recréer des liens, ou des enchaînements, entre les ancêtres et d’autres personnes ou communautés. Le démembrement des corps ne serait donc pas, selon ce modèle, le signe d’une crise à la fin de la culture du Rubané, mais plutôt un moyen de maintenir des relations régionales et transrégionales, tandis que la fin de cette pratique indiquerait alors une crise."
Pour vérifier cette hypothèse, les chercheurs vont d’abord s’appuyer sur des études paléogénétiques afin de déterminer si les individus déposés étaient apparentés et à quelle catégorie d’âge ils appartenaient ; ils vont également chercher sur le site d’autres preuves de conflit et tenter de reconstituer le geste du décollement afin de déterminer s’il relève d’un contexte de pure violence ou s’il s’inscrit dans un cadre rituel ou magique.