
Et si les douze dauphins et les deux orques du Marineland d'Antibes étaient transférés dans des sanctuaires ? Italie, Grèce, Canada … Plusieurs projets de ce type se développent, soutenus par des chercheurs et spécialistes des cétacés. Mais en France, le ministre délégué chargé de la transition écologique, Mathieu Lefèvre, penche pour une autre solution. Il a en effet donné son accord pour que les cétacés du Marineland soient répartis dans d’autres delphinariums en Espagne, où plusieurs spectacles sont présentés quotidiennement.
Alors que leur transfert est imminent, chercheurs et associations se mobilisent pour réaffirmer qu’une autre solution est possible, plus respectueuse de leur bien-être. La condition ? L’accord du gouvernement français, afin que les financements soient pérennisés et que les sanctuaires puissent être achevés. Deux projets de sanctuaires se proposent pour recevoir les douze dauphins : l’un près de l’île de Lipsi en Grèce, et l’autre au large de Tarente, en Italie. Quant aux deux orques, c’est le Whale Sanctuary Project, en Nouvelle-Écosse au Canada qui pourrait les accueillir.
Delphine Ronfot est anthropozoologue et consultante indépendante depuis plus de 15 ans sur le bien-être animal en captivité et les normes sanctuaires. Elle a fait partie des discussions sur le devenir des cétacés du Marineland et a répondu à nos questions sur ces structures.
Sciences et Avenir : Qu’est-ce que les sanctuaires pourraient apporter aux cétacés ?
Delphine Ronfot : Un bassin en béton, c'est un environnement appauvri à l'extrême : une eau chimiquement traitée, des murs aveugles, et quelques congénères que l'animal n'a pas choisi. On sait aujourd'hui que ces eaux traitées et le stress généré par la captivité sont associés à diverses pathologies documentées.
A l'inverse, un sanctuaire marin est une série d'enclos en filets dans une baie protégée. C’est d'abord une eau naturelle, vivante et en constante évolution. C'est un environnement qui stimule l'animal sur le plan cognitif et l'invite à exprimer des comportements bien plus proches de ceux de son espèce, tels que l’exploration, la chasse et l’interaction avec un milieu vivant. Les maladies existent aussi dans nos océans comme dans tout autre environnement naturel. Mais beaucoup sont traitables et évitables, et restent bien moins préoccupantes que les effets des bassins en béton sur la santé physique et psychologique des animaux.
Ce que les sanctuaires pour cétacés apportent, c'est aussi le fruit de décennies d'expériences acquises auprès d'autres espèces sauvages - lions, éléphants, grands singes. Ces structures ont appris, au fil du temps, à réhabiliter des animaux issus de milieux de captivité bien trop restreints et à les amener à adopter des comportements plus naturels. Aujourd'hui, ce savoir-faire peut être transféré et adapté aux cétacés. Ce n'est pas une utopie : c'est une expertise qui existe et se construit.
"À l’heure actuelle, plus de 500 cétacés sont maintenus en captivité dans des enclos marins à travers le monde"
Sciences et Avenir : Une critique des sanctuaires, reprise par leurs détracteurs, consiste à avancer : “il n’existe pas de sanctuaire à cétacés, c’est la preuve que ça ne fonctionne pas”. Pourquoi n’y a-t-il pas plus d’enclos marins aujourd’hui ?
Delphine Ronfot : À l’heure actuelle, plus de 500 cétacés sont maintenus en captivité dans des enclos marins à travers le monde. Le concept d’enclos marins a même été la première forme de captivité pour les dauphins et cette pratique est encore très présente en Amérique Centrale et du Sud. Ce modèle n'est donc pas l'apanage des sanctuaires, et fonctionne déjà.
Par ailleurs, les sanctuaires existent bel et bien. Ils commencent à faire leurs preuves et sont réplicables. C’est le cas du centre de réhabilitation et sanctuaire de Umah Lumba, à Bali, par exemple. Le suivi vétérinaire des dauphins fait état d’une amélioration de leur santé et de leur comportement une fois transférés en enclos marins. Grâce à des prothèses dentaires, certains ont réussi à chasser seuls et se sont si bien adaptés à la mer qu’ils ont même pu être relâchés.
S’il y a peu de sanctuaires, c’est que le besoin est nouveau. Et ce, pour plusieurs raisons. D’abord, la découverte des conséquences de la captivité sur le bien-être des cétacés est récente. Cela fait plus de 60 ans que les delphinariums existent et pourtant, les études scientifiques sur le bien-être de ces animaux ont vu le jour il y a 15 ans seulement et se multiplient aujourd’hui. Cela explique la prise de conscience récente du grand public et des gouvernements qui légifèrent aujourd’hui sur cette question. Par ailleurs, les delphinariums ayant tous été construits à peu près à la même période, leurs bassins tombent en ruine au même moment. Ils ont désormais besoin de se séparer de leurs cétacés. De cette nécessité ont donc émergé des projets de sanctuaires en Europe et partout dans le monde pour réhabiliter les cétacés dans des structures plus naturelles et respectueuses de leurs besoins.
Bien sûr, cela reste de la captivité, avec tous les défis que cela pose et requiert une acclimatation progressive. Actuellement, deux bélugas sont en cours de transition vers un enclos marin en Islande, mais sont contraints d’être rentrés dans un bassin interne de temps en temps car la vie en delphinarium a détruit leur instinct naturel et leur capacité d’adaptation à la vie sauvage. On effectue donc une transition douce, sur plusieurs années. Ils devraient retrouver le bassin extérieur dans les prochains mois.
"La construction d’un sanctuaire présente des défis considérables"
Sciences et Avenir : Où en sont les sanctuaires pour les cétacés du Marineland ? Pourquoi cela prend-il autant de temps ?
Delphine Ronfot : La construction d’un sanctuaire présente des défis considérables : il a fallu trouver une zone près d’une côte qui soit à la fois protégée des tempêtes mais aussi suffisamment profonde, entre 10 et 12 mètres, pour que ça réponde aux besoins physiologiques et comportementaux des dauphins. La profondeur est un paramètre clé. Les bassins peu profonds se réchauffent plus rapidement, atteignant des températures trop hautes impactant la capacité de thermorégulation des dauphins et favorisant la prolifération d’agents pathogènes.
Aujourd’hui, les sanctuaires ont avancé : le San Paolo Dolphin Refuge en Italie est même en phase finale de complétion et devrait accueillir ses premiers dauphins cette année. Ce dont ces structures ont besoin, c’est d’un accord solide des gouvernements, à la fois pour que les financements soient pérennisés, car ils reposent sur l’assurance du projet, mais aussi pour que les permis nécessaires aux différentes étapes de construction soient clairement indiqués et délivrés. Les delphinariums ont également un rôle important à jouer et devraient collaborer avec les projets de sanctuaires. Ils sont responsables du bien-être des animaux et de leur futur. Toutefois, ingénieurs et chercheurs travaillent déjà main dans la main pour relever un à un les défis des sanctuaires. En Italie par exemple, une barrière anti-vagues a déjà été mise en place afin de protéger la baie des fortes tempêtes.
A l’heure actuelle, l’avenir des cétacés du Marineland demeure incertain. Le gouvernement français exige des projets clés en main, sans engager de discussions concrètes. Mais de tels projets exigent une coopération. À ce jour, les delphinariums n'ont pas encore démontré d'engagement en faveur des sanctuaires, que ce soit en termes de soutien financier ou de collaboration active. Pourtant, leur participation serait un signal fort en faveur du bien-être des animaux dont ils ont la responsabilité.
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Sciences et Avenir : A quoi ressemblerait le quotidien des cétacés ?
Delphine Ronfot : D’abord, il faut être honnête : un animal qui arrive en sanctuaire vient souvent d'un environnement très restreint, peu stimulant, parfois insalubre. Même un cadre mieux adapté à l’espèce peut être source de stress dans un premier temps. La réhabilitation prend du temps, et le rôle des soigneurs au sein du sanctuaire est crucial pour accompagner les animaux durant cette transition.
En sanctuaire ou en delphinarium, les animaux sont en captivité et les protocoles de base sont donc relativement similaires. Mais les priorités changent radicalement. Dans le sanctuaire, le bien-être au quotidien prime sur tout le reste. Les soigneurs passent une grande partie de leur temps à observer les animaux, à adapter les routines et à développer des programmes d'enrichissement environnemental, selon des protocoles bien plus rigoureux et élaborés qu'on ne l'imagine généralement.
Un sanctuaire n’est pas un modèle de captivité alternatif. C’est une réponse à un problème que la captivité a elle-même créé. Ce qui distingue fondamentalement un sanctuaire d'un delphinarium, c'est son modèle : pas de reproduction, pas d'achats ni de ventes d'animaux, pas de spectacles, pas d'interactions directes avec le public. Un sanctuaire peut être ouvert au public, à condition que cela ne perturbe pas les animaux et, idéalement, en petits groupes avec un guide. Cela ne doit pas devenir une porte de sortie commode pour les établissements qui souhaitent transférer leurs animaux, tout en perpétuant le modèle lui-même remis en question.
Désormais, on doit s'assurer qu'il s’agit de la dernière génération de cétacés en captivité. Car tant que des pays autorisent la reproduction des cétacés en delphinariums, nous nous retrouverons dans la même situation pendant des décennies à venir.