
Cet article écrit par Caroline Douteau est extrait du mensuel Sciences et Avenir n°953-954, daté juillet-août 2026. Un violent incendie s'est déclaré le 2 juillet entre l'Hérault et l'Aude, où il a déjà ravagé 800 hectares, favorisé par la sécheresse et un vent soutenu. Malgré l'engagement de centaines de pompiers, le feu restait non maîtrisé en raison de conditions d'intervention très difficiles.
Elle a du mal à contenir un cri de joie mêlé de regret. Élodie Massol, ingénieure de recherche au CNRS, a entendu le chant d'une fauvette orphée alors qu'elle venait juste d'éteindre son enregistreur acoustique. Dans la garrigue proche du village de Talairan, l'écologue pose une série de capteurs dans le cadre d'une vaste étude bioacoustique. "Ici, on est dans une zone de contrôle, hors de l'emprise du feu", précise-t-elle.
À 2 km seulement, les collines noircies rappellent encore le mégafeu (ou feu convectif) d'août 2025 qui a ravagé le massif des Corbières pendant 23 jours. Le protocole est minutieux : deux sessions d'écoute active de 5 minutes sont réalisées sur place, tandis qu'un enregistreur autonome capte 1 minute de paysage sonore toutes les 14 minutes, jour et nuit. Réglé à 48 kHz, l'appareil enregistre oiseaux, amphibiens, insectes. En août, la fréquence passera à 96 kHz pour capter les espèces émettrices d'ultrasons, comme certaines sauterelles nocturnes.
Le recensement des oiseaux, des papillons et sauterelles, qui sont de bons indicateurs de la chaîne alimentaire, sera complété par un inventaire herpétologique (des reptiles). "Car plus un écosystème est diversifié, plus il est résilient et se régénère vite ", rappelle l'experte des écosystèmes anthropisés.
CONTEXTE : Parti le 5 août 2025 à Ribaute, dans l'Aude, le feu des Corbières est l'incendie le plus important survenu en France depuis celui des Landes, en 1949. L'ONF estime à plus de 11 000 hectares la surface brûlée, sur 17 000 ha parcourus. Crédit : Bruno Bourgeois
"La surface brûlée ne veut pas dire grand-chose"
Une centaine d'enregistreurs similaires sont déployés, depuis fin avril, sur l'ensemble du massif incendié, dans des secteurs où des inventaires naturalistes existaient déjà depuis les années 2000. Les scientifiques ont sélectionné 48 sites répartis selon différents niveaux de sévérité de l'incendie : faible, moyen ou fort. À chaque fois, une zone témoin intacte permet la comparaison. "On a essayé de limiter les biais avec une seule variable qui change : l'intensité du feu", résume Florent Mouillot, chercheur à l'Institut de recherche pour le développement (IRD), spécialiste des incendies méditerranéens au Centre d'écologie fonctionnelle et évolutive de Montpellier.
Un an après la catastrophe, les chercheurs ne veulent pas seulement documenter la reprise du vivant : ils ambitionnent de développer une nouvelle manière d'évaluer la gravité écologique des incendies, bien au-delà du traditionnel décompte en hectares brûlés. Pour mesurer cette sévérité, ils utilisent un indice satellitaire baptisé dNBR, calculé à partir des variations spectrales - observées avant et après l'incendie sur les images des satellites Landsat et Sentinel.
Pour comprendre les retombées écologiques d'un feu, "la surface brûlée ne veut pas dire grand-chose, insiste le chercheur. Ce qui compte, c'est la perte réelle de biomasse et l'impact sur la végétation, un feu de garrigue n'ayant pas les mêmes conséquences qu'un feu de forêt mature."
À ces données s'ajoutent désormais celles du satellite Gedi, un lidar spatial capable de mesurer (en utilisant des impulsions lumineuses) la structure et la hauteur de la végétation à fine résolution, y compris des arbres morts encore debout.
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"On pourra comparer ce qui reverdit, ce qui reste sur pied et ce qui sera coupé par l'ONF ou les propriétaires privés", détaille Florent Mouillot. "On pense souvent que tout brûle, mais c'est faux, souligne-t-il. Dans certains cas, moins de 10 % du bois part effectivement en fumée." Le reste demeure sur pied, mort ou vivant, puis est exploité ou laissé sur place. Or, aucune donnée n'existe encore sur le devenir de la biomasse et des habitats abritant la biodiversité.
Construire une "échelle de Richter écologique "
Le chercheur supervise le programme national Qwerty, qui associe le Centre d'écologie fonctionnelle et évolutive du CNRS, la Station d'écologie terrestre et environnementale de Moulis (Ariège), en partenariat avec les parcs naturels régionaux Corbières-Fenouillèdes et de la Narbonnaise, ainsi que le Laboratoire des sciences du climat et de l'environnement, qui développe les outils de télédétection. Son ambition est d'évaluer les différents effets des incendies sur les forêts, au-delà de la seule perte de biomasse.
En se concentrant sur la vulnérabilité écologique des milieux naturels, et leur capacité de récupération après le feu, Florent Mouillot et ses collègues espèrent construire une sorte d'"échelle de Richter écologique " des incendies, plus nuancée que l'information reposant uniquement sur la surface brûlée. Pour affiner leurs mesures, le Groupe de spectrométrie moléculaire et atmosphérique (CNRS) développe aussi des capteurs embarqués sur drones afin d'analyser directement les émissions de monoxyde et de dioxyde de carbone au-dessus des incendies, ou des brûlages dirigés pratiqués en hiver (lire l'encadré ci-après).
L'enjeu est considérable : quantifier les pertes combinées en carbone et en autres valeurs écologiques relatives à la biodiversité et à la conservation des espèces lors de ces mégafeux. "Ce qui est inédit, c'est l'ampleur de l'étude et sa profondeur historique", se félicite Florent Mouillot. Grâce aux archives satellite Landsat (un programme de la Nasa), disponibles depuis les années 1970, son équipe pourra reconstituer cinquante ans d'histoire des feux sur le territoire national. "Jusqu'à présent, lorsqu'un incendie se déclarait, on ne savait même pas toujours s'il repassait sur une zone déjà brûlée vingt ou trente ans plus tôt." Pour Lucas Mazedier, chargé de mission biodiversité au Parc naturel régional Corbières-Fenouillèdes, "c'est une occasion rare de comparer un état avant et après incendie".
L'arrachage des vignes a favorisé le mégafeu
La question est tranchée : l'arrachage des vignes et l'embroussaillement ont permis la propagation de l'incendie de l'été 2025. "Les vignes en culture traditionnelle, avec un sol nu, forment une barrière quand le feu n'a pas de combustible au sol. La vigne est aussi ininflammable et incombustible", explique Jean-Paul Baylac, ex-chef du service Feux de forêt dans l'Aude.
Gorgé d'eau, son feuillage freine la propagation, et sa composition chimique est moins sensible à la combustion que celle des végétaux méditerranéens. Avec 5000 ha arrachés en 2025, et 4500 cette année, la situation inquiète l'expert. "Ces espaces sont devenus des friches franchies par des brandons et des mèches qui atteignent ensuite les maisons.".
"À partir du moment où les feux deviennent récurrents, on change de paradigme"
Les écosystèmes méditerranéens sont des systèmes façonnés par le feu, et de nombreuses espèces végétales repartent extrêmement vite. Pour preuve, trois semaines seulement après l'incendie, les premières repousses de chênes kermès et de pistachiers térébinthes, une flore adaptée aux incendies, étaient visibles au milieu des troncs calcinés. Des espèces pionnières comme les asperges sauvages et aphyllanthes de Montpellier ont également repoussé. Dans les secteurs les moins touchés, genévriers, pins et buissons méditerranéens ont parfois survécu en grand nombre. Côté faune, des espèces ont profité des paysages ouverts créés par le feu.
Mathieu Bourgeois, de la Ligue de protection des oiseaux, a constaté "le retour rapide de l'Alouette lulu et du Pipit rousse-line, deux oiseaux caractéristiques des milieux semi-ouverts, ainsi que des reptiles qui adorent les sols nus". Une première étude conduite en Occitanie sur les reptiles montre d'ailleurs que la richesse totale en espèces reste comparable après incendie. "On observe souvent un remplacement d'espèces plutôt qu'un effondrement global de la biodiversité", explique Lucas Mazedier. Le spécialiste du parc naturel redoute, avant tout, la répétition des incendies géants. "À partir du moment où les feux deviennent récurrents, on change de paradigme. On risque une simplification des écosystèmes et une désertification progressive des insectes."
Face à cette crainte, la tentation de donner un "coup de pouce" à la nature est grande. La Mugue, propriété départementale située entre Durban-Corbières et Fontjoncouse, et ravagée par l'incendie, sert désormais de laboratoire à ciel ouvert. Sur quelques hectares, des essences inhabituelles pour la région ont été plantées à titre expérimental : le pistachier de l'Atlas, le tétraclinis de l'Atlas, qui repart de la souche après un incendie, le caroubier méditerranéen, mais aussi des chênes originaires du Mexique ou de Californie.
"L'objectif n'est pas de transformer les Corbières en jardin exotique , assure Olivier Baron, responsable des pépinières départementales de l'Aude, mais de tester des espèces susceptibles de résister à la sécheresse de l'air et du sol, ainsi qu'au froid, car le massif se situe à la même latitude que le Canada." Le pépiniériste rappelle l'existence de 430 espèces de chênes, dont une dizaine en France, 200 au Mexique, en Grèce et en Californie, "un véritable réservoir d'arbres résistants qui se heurte encore à l'absence de filière et à des freins réglementaires".
À Talairan, des écologues posent des capteurs sonores pour étudier les zones touchées par l'incendie (en haut et à gauche). À droite, les pépinières départementales de l'Aude accueillent des plants résistants au changement climatique. Crédit : FLORENCE AT / DIVERGENCE POUR SCIENCES ET AVENIR
"Il faudra accepter que 90 % du territoire reste composé d'espèces combustibles"
Cette stratégie soulève toutefois des interrogations. "Toute la zone étant classée Natura 2000, introduire de nouvelles essences nécessite beaucoup de précautions", estime Lucas Mazedier. Olivier Baron précise que ces réintroductions restent ponctuelles et pourront être déployées dans les villes, ou autour des parcelles cultivées. "En garrigue, les espèces substitutives n'auront pas la capacité de se développer ; il faudra accepter que 90 % du territoire reste composé d'espèces combustibles", constate Jean-Paul Baylac, officier expert des feux au département. Ce que confirme Olivier Baron : "On ne pourra pas replanter une forêt entière, c'est inimaginable." Ces pistes ne doivent pas écarter celles de la multiplication de la génétique locale, propice à la confluence de secteurs méditerranéens de montagnes calcaires et de montagnes acides caractéristiques de l'Aude.
À leur échelle, des habitants misent sur une régénération plus spontanée. À Bizanet, le collectif paysan Beauregard a ainsi lancé, à l'automne 2025 l'opération "Refleurir les Corbières", consistant à semer fleurs et graminées locales sur les terres brûlées pour stabiliser les sols et favoriser le retour des insectes pollinisateurs. Pour l'heure, un an après l'incendie, les paysages noircis reverdissent déjà. Cette résilience visuelle peut d'ailleurs brouiller notre perception de la catastrophe, observent les chercheurs. "Quand tout redevient vert, le ressenti est beaucoup moins dramatique. Pourtant, derrière cette apparente renaissance, les équilibres écologiques peuvent avoir profondément changé", note Florent Mouillot.
"La dégradation du territoire a été un facteur aggravant de l'été dernier, au moins autant que le réchauffement climatique"
C'est précisément ce qu'ils tenteront de mesurer, au cours des prochaines années, dans le massif devenu un terrain d'étude et d'anticipation grandeur nature de l'avenir des forêts méditerranéennes. Car les Corbières cumulent désormais plusieurs fragilités : hausse des températures, sécheresses prolongées chroniques, déprise agricole et recul du pastoralisme. Les zones abandonnées se couvrent progressivement de broussailles très inflammables, ce qui, selon Jean-Paul Baylac, a des conséquences de plus en plus lourdes :"La dégradation du territoire (déprise agricole, arrachage des vignes) a été un facteur aggravant de l'été dernier, au moins autant que le réchauffement climatique." Catherine Luciani, chargée de coordination du plan départemental post-incendie, ajoute que "le manque de pastoralisme a clairement favorisé l'ampleur de l'incendie".
Le département expérimente aujourd'hui le retour de troupeaux dans des zones sensibles, pour créer des pare-feu naturels en débroussaillant. Trois propriétés pilotes accueillent déjà des groupements pastoraux et 240 brebis. Et l'Inrae vient de lancer le projet Cedre, destiné à évaluer les services rendus par l'élevage pour la préservation des sols, la biodiversité et la prévention contre l'incendie. Une nouvelle dynamique collective pour échapper, les étés prochains, à un feu aussi intense et destructeur que "l'ogre des Corbières" de 2025.
Les brûlages dirigés sous l'œil des scientifiques
Depuis l'hiver 2025, les écologues du feu du laboratoire Amap (université de Montpellier et CNRS) se greffent sur les opérations de brûlages dirigés des pompiers du Gard, de l'Hérault et des Bouches-du-Rhône. Ces feux consistent à éliminer herbes sèches, broussailles et bois morts avant les périodes de sécheresse afin de limiter les grands feux estivaux. Sur le terrain, les chercheurs utilisent thermomètres, capteurs et drones pour mesurer la température des flammes, leur propagation et leurs effets sur les plantes."Toute la végétation présente est relevée avant le brûlage, juste après, puis un an plus tard", explique Tristan Charles-Dominique, du laboratoire Amap.
Les scientifiques étudient aussi la redistribution d'azote ou de phosphore dans les sols ou les plantes qui repoussent, afin de déterminer le niveau de fertilité des systèmes. "On veut savoir si la végétation pourra reprendre dans de bonnes conditions." Leurs résultats montrent que nombre d'espèces méditerranéennes sont adaptées au feu, et repoussent à partir de la base, telles que le chêne ou les pistachiers. Et que le pin ou le ciste de Montpellier émettent des composés volatils qui déclenchent les feux les plus forts, tandis que les châtaigniers craignent le feu mais ne le propagent pas. Les chercheurs espèrent désormais obtenir des "feux scientifiques" entièrement dédiés à l'expérimentation, sur le modèle de l'Australie ou de l'Afrique du Sud.