
Depuis quand les humains utilisent-ils le feu ? Comment se sont-ils emparés de cette ressource bien utile, pour se chauffer, éloigner les prédateurs et s’alimenter de manière plus élaborée ? Cette question fondamentale est âprement discutée, car il est difficile de démontrer le lien entre un feu d’origine naturelle et sa manipulation par des humains.
De fait, les traces les plus anciennes d’une utilisation intentionnelle du feu, trouvées il y a une quinzaine d’années dans la grotte de Wonderwerk, en Afrique du Sud, et qui dateraient d’environ un million d’années, ont été aussitôt remises en question. Mais voilà que de nouvelles preuves sont apportées pour étayer cette utilisation précoce, et même en reculer la datation, qui pourrait être repoussée de 800.000 ans. Empruntée à la médecine légale, une nouvelle technique basée sur la luminescence pourrait donc révolutionner l’histoire, ô combien prométhéenne, de notre rapport au feu.
Homo erectus savait manier le feu il y a plus d’un million d’années
"Notre", disons-nous, même si à une date aussi reculée, Homo sapiens n’est pas encore dans les parages. Les hominines qui ont osé s’emparer du brasier pour l’entretenir dans la grotte de Wonderwerk appartiendraient plutôt à l’espèce Homo erectus. Un geste terriblement audacieux pour une espèce aussi lointaine.
Mais ce qu’il faut prouver justement, c’est la notion d’intervention humaine. Sachant que les feux, autour de cette grotte située dans le désert du Kalahari, sont omniprésents, provoqués par la foudre ou les incendies de brousse. Alors n’auraient-ils pas pu gagner d’eux-mêmes l’intérieur de la grotte ? C’est ce que pensent certains chercheurs, qui contestent les résultats publiés dans la revue PNAS en 2012 par le paléoanthropologue Michael Chazan de l’université de Toronto.
Avec son équipe, il interprétait des traces d’os carbonisés et de cendres végétales dans une couche de la grotte de Wonderwerk datant d’un million d’années comme les plus anciennes preuves au monde d’événements répétés de combustion.
Emplacement de la grotte de Wonderwerk en Afrique du Sud et zone de fouille. Crédits : Marin-Monfort et al., PLoS ONE, 2026
Deux méthodes parallèles prouvent la combustion
Une équipe multidisciplinaire en partie composée des mêmes chercheurs est donc retournée sur le site pour chercher des preuves plus concluantes. Avec succès. L’examen de petits ossements d’animaux mis au jour dans une couche stratigraphique plus ancienne que la précédente révèle en effet qu’une grande partie d’entre eux ont été brûlés.
Pour le démontrer, les chercheurs ont recouru à deux méthodes en parallèle : la spectroscopie infrarouge à transformée de Fourier (IRTF) et la luminescence. Cette dernière est utilisée en médecine légale pour mettre en évidence des altérations thermiques des os et présente l’avantage d’être rapide, non invasive et portative. Son utilisation dans le cadre de cette étude entendait à la fois la valider et évaluer si elle pouvait servir en complément de l’IRTF afin de corriger ses limites, la spectroscopie infrarouge ne permettant pas, par exemple, de détecter les os ayant brûlé à une température inférieure à 537°C.
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La luminescence affine et complète les résultats de la spectroscopie infrarouge
En quoi consiste cette méthode alternative ? "La luminescence consiste en l’absorption par une substance de lumière à courte longueur d’onde (proche ultraviolet) et en son émission à une longueur d’onde plus longue, expliquent les chercheurs dans la revue PLoS ONE. Cette nouvelle méthode consiste ainsi à éclairer les fossiles blancs et gris à l’aide d’une lumière à haute énergie concentrée dans une bande passante étroite et spécifique". Un filtre optique (rouge en l’occurrence) est ensuite nécessaire pour visualiser l’émission lumineuse des os calcinés, qui vont briller en rouge.
Cette méthode se révèle plus fine que l’IRTF sur des ossements fossiles et présente l’avantage d’éviter des faux positifs, car "elle permet de distinguer les changements chimiques liés à la combustion de ceux liés à la diagénèse (la transformation des os, ndlr) survenant au cours de la fossilisation, aussi bien, voire mieux, que l’IRTF".
Image obtenue au microscope lors de l’irradiation des fossiles avec une lumière bleue (c) puis avec un filtre rouge, donnant une image rougeâtre des fossiles brûlés et la disparition du fossile non brûlé (d). Crédits : Marin-Monfort et al., PLoS ONE, 2026
Des pelotes en guise de combustible ?
Cela signifie-t-il que des hominines ont mangé des mammifères en soumettant leur chair au feu ? Absolument pas ! Les ossements en question sont certes issus de mammifères, mais ces animaux ont en réalité été dévorés par d’autres occupants de Wonderwerk : des chouettes effraies (Tyto alba). Ces dernières rejettent leurs déchets sous forme de pelotes qui recouvraient alors le sol de la grotte. Les hominines s’en seraient servi comme d’un combustible afin d’alimenter un feu qu’ils auraient apporté de l’extérieur, sans doute en utilisant des végétaux.
La question de ce transport par l’humain avait fait débat en 2012, car les sceptiques attribuaient la présence – pourtant démontrée – du feu dans la grotte de Wonderwerk à un processus uniquement naturel. Ce que réfutent les auteurs, car les deux sites où le feu est mis en évidence se trouvaient à l’époque (période de l’Acheuléen ancien) à 30 mètres de l’entrée, sans compter qu’ils correspondent à "deux contextes de dépôt distincts et séparés, distants de plus de 80 centimètres en profondeur et de plusieurs dizaines de milliers d’années dans le temps", argumentent-ils.
De nos jours, les chouettes continuent de joncher le sol de la grotte de Wonderwerk de pelotes de réjection. Crédits : Wonderwerk Cave Project
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Aucune preuve de cuisson à Wonderwerk
Si les capacités d’Homo erectus à s’emparer du feu et à l’entretenir avec les moyens du bord forcent l’admiration, il est important de noter que son usage du feu est encore ultrarudimentaire. "Wonderwerk n’a livré aucune preuve de cuisson, soulignent les chercheurs. Au contraire, les indices concordent avec une utilisation opportuniste du feu par les hominines, montrant que les premiers hominines n’étaient pas de simples spectateurs passifs des feux naturels. Ils ont introduit le feu — probablement prélevé à l’occasion d’incendies à l’extérieur de la grotte — dans l’abri et l’ont entretenu jusqu’à ce qu’il s’éteigne de lui-même".
En repoussant de 800.000 ans la date de cette entreprise et en démontrant l’efficacité de la luminescence, les auteurs ouvrent la porte à d’autres possibilités, aussi bien à Wonderwerk que sur d’autres sites. Car il est nécessairement envisageable que les premiers hominines ont prisé le feu partout où ils l’ont rencontré.