Et si toutes les glaces avaient fondu sur Terre

Et si toutes les glaces avaient fondu sur Terre

Cet article est extrait du mensuel Sciences et Avenir n°953-954, daté juillet-août 2026.

Bien que cette hypothèse ne soit pas réellement envisagée pour le XXIe siècle, ces dernières décennies ont vu la cryosphère se transformer rapidement, comme l'a souligné le sixième rapport du Giec (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat) : banquise arctique, calottes polaires du Groenland et de l'Antarctique connaissent une fonte accélérée sous l'effet du réchauffement causé par les activités humaines, tandis que les 215.000 glaciers de montagnes dispersés sur tous les continents disparaissent à un rythme "sans précédent depuis au moins 2000 ans".

"Au cours des vingt dernières années, des terres ont déjà commencé à émerger de la glace en retrait, dévoilant plus de 2000 km de côtes autrefois recouvertes de glace dans le seul hémisphère Nord", indique Thomas Frank, de l'université d'Uppsala en Suède, premier auteur d'une étude internationale publiée en mai dans Nature.

Il y a quelques mois, la collaboration internationale Glambie (Glacier mass balance intercomparison exercise) avait, quant à elle, estimé que les glaciers du globe avaient perdu, depuis le début du siècle, de 2 à 39 % de leur masse glaciaire à l'échelle régionale, et environ 5 % de leur volume mondial initial.

"Les glaciers de petite taille devraient disparaître d'ici à 2100. Pour les Pyrénées, l'échéance est de 5 à 10 ans ! Étienne Berthier, glaciologue, directeur de recherche CNRS au Laboratoire d'études en géophysique et océanographie spatiales. Crédit: CNRS/OMP-LEGOS

40 % La perte estimée de la masse des glaciers terrestres d'ici à 2100

"Certaines régions sont plus vulnérables que d'autres, souligne Étienne Berthier, glaciologue au CNRS. Les glaciers de petite taille, dont la fraction d'englacement est de quelques milliers de km2 - typiquement les Alpes, les glaciers des régions tropicales et le Caucase - devraient disparaître d'ici à 2100. Pour les Pyrénées, l'échéance est de seulement 5 à 10 ans ! Nous assistons à l'extinction progressive de paysages que nos aïeux ont connus et qui n'existeront plus pour nos enfants."

Dans une étude publiée en 2023 dans Science, des scientifiques menés par David Rounce, glaciologue à l'université de Carnegie-Mellon, en Pennsylvanie (États-Unis), estimaient que les glaciers terrestres pourraient perdre jusqu'à 40 % de leur masse d'ici à 2100. Avec un réchauffement de 2,7 °C - l'augmentation de température estimée sur la base des engagements pris en 2021 à Glasgow (Royaume-Uni) lors de la 26e conférence des Parties - la quasi-totalité des glaciers d'Europe centrale, de l'ouest du Canada et des États-Unis (hors Alaska) auront alors fondu. Si le réchauffement atteint +4 °C au-dessus des niveaux préindustriels, 80 % des glaciers mondiaux disparaîtront, contribuant à une élévation du niveau de la mer de 15 centimètres.

Des réservoirs essentiels d'eau douce

Or, ces "châteaux d'eau" naturels stockent de grandes quantités d'eau douce sous forme de neige et de glace en hiver, la restituant par la fonte en été et durant les périodes de sécheresse, lorsque les écosystèmes en ont le plus besoin. "Les régions les plus sensibles se situent en Asie centrale, précise Étienne Berthier, dans les bassins-versants de l'Indus et des affluents de la mer d'Aral qui abritent des populations en grande partie dépendantes de l'agriculture. "

Autre région à haut risque : l'Amérique du Sud, où les glaciers andins constituent un réservoir d'eau essentiel pour quelque 90 millions de personnes. Or, selon un rapport de l'organisation météorologique mondiale publié en mars, les glaciers du sud des Andes, ainsi que les glaciers tropicaux des régions de basses latitudes comme la Colombie et l'Équateur connaissent aussi une perte de masse importante.

En fondant, les glaciers forment des lacs instables, provoquant inondations à répétition et crues catastrophiques, notamment en Haute-Asie. Déstabilisées, les montagnes connaissent déjà des glissements de terrain et autres avalanches rocheuses. Dans les Alpes, plusieurs villages et hameaux sont désormais placés sous surveillance renforcée : en 2025, le village de Blatten, en Suisse, a ainsi été évacué avant d'être presque entièrement détruit sous 3 millions de m3 de gravats détachés du glacier du Birch. Les calottes polaires, autrement plus massives, devraient résister plus longtemps. Celle de l'Antarctique couvre plus de 20 fois la surface de la France et atteint une épaisseur maximale d'environ 5 km. Néanmoins, l'analyse de 250.000 données satellitaires par des chercheurs du Jet Propulsion Laboratory de la Nasa a montré en 2024 que 179 glaciers du Groenland - sur les 207 étudiés -ont considérablement reculé depuis 1985. Cet apport massif d'eau douce froide dans l'Atlantique Nord pourrait modifier durablement la circulation océanique - et affaiblir notamment le Gulf Stream.

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Pour les glaciers de l'Antarctique, pas encore de consensus scientifique

Le devenir de l'Antarctique interroge particulièrement les scientifiques, car il pourrait présenter par endroits des effondrements rapides et des phénomènes de rupture de plateformes glaciaires. Les scénarios extrêmes prennent ainsi en compte la déstabilisation de glaciers tels que le Thwaites, à l'ouest du continent. Avec une superficie comparable à celle du Royaume-Uni, un front glaciaire de près de 120 km et une langue de glace qui descend à plus de 1000 m de profondeur dans la mer d'Amundsen, son effondrement entraînerait une hausse du niveau de la mer de 65 cm, ce qui lui vaut le surnom de "glacier de l'apocalypse". Cette hypothèse demeure débattue, car après des décennies d'accélération de perte de glaces, "on observe depuis cinq ans une stabilisation de l'Antarctique, qui est même en train de regagner un petit peu de masse, indique Étienne Berthier. L'augmentation des précipitations neigeuses vient compenser en bonne partie la déstabilisation de certains glaciers débouchant dans l'océan. Ce phénomène est peut-être temporaire, mais cela montre qu'on ne comprend pas complètement le système antarctique. " De fait, dans le désert sec et froid qu'est le continent Blanc, un climat plus chaud entraîne plus d'humidité dans l'atmosphère, et donc potentiellement plus de précipitations neigeuses sur la calotte.

Le retrait des glaces va imposer de nouveaux paysages. À court terme, l'abondance et le nombre d'espèces augmentent, comme le montre une synthèse de plus de 2100 inventaires de biodiversité réalisée par Sophie Cauvy-Fraunié, hydroécologue à l'Institut national de recherche en sciences et technologies pour l'environnement et l'agriculture (Irstea) à Lyon et Olivier Dangles, écologue au Centre d'écologie fonctionnelle et évolutive à Montpellier. Mais cela se fait au détriment des espèces "parfaitement adaptées aux conditions glaciaires ", qui disparaissent, remplacées par des espèces généralistes ou invasives.

De nombreuses grandes villes côtières seraient submergées, les littoraux actuels redessinés

Si l'ensemble des glaces continentales de la planète finissaient par fondre, le niveau moyen des mers monterait d'environ 65 à 70 mètres. De nombreuses grandes villes côtières seraient alors submergées, les Pays-Bas disparaîtraient presque entièrement et les littoraux actuels seraient complètement redessinés. C'est cette hypothèse qu'a exploré le cartographe Perrin Remonté en 2023, alors qu'il était chargé d'évaluer les risques liés à la montée des eaux sur un port breton. "J'ai voulu voir à quoi ressemblerait la Bretagne si toute la glace sur Terre fondait, sans compter la dilatation des océans due à la chaleur ou les phénomènes locaux d'érosion, de dépôts sédimentaires qui dessinent, eux aussi, le trait de côte localement." Le résultat saisissant obtenu grâce à un logiciel d'information géographique transforme la Bretagne en île ou presqu'île. Ce scénario ne pourrait se produire qu'en plusieurs siècles ou millénaires. "La vitesse à laquelle la fonte se produit est aujourd'hui la principale incertitude pour estimer la hausse du niveau des mers ", souligne Étienne Berthier.

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