
En 218 avant notre ère, au cours de la deuxième guerre punique opposant l’armée carthaginoise aux Romains, Hannibal le Barcide, âgé d’environ 25 ans et déjà général, mena ses troupes depuis l’Espagne actuelle jusqu’en Italie. À la tête de 40.000 hommes, de 7000 chevaux et de 37 éléphants de guerre, il aurait traversé les Alpes en 15 jours.
Il existe deux récits de cette traversée : celui du Grec Polybe (200-120 avant notre ère) et celui de Tite-Live (vers -59-17 de notre ère) qui s’en est largement inspiré. À partir de ces deux descriptions, les historiens ont essayé de retracer le parcours de l’armée punique en s’appuyant essentiellement sur la topographie.
Plusieurs itinéraires ont été envisagés, passant par divers cols alpins. Selon Polybe, deux alternatives s’offraient à Hannibal : "Un itinéraire passe par Grenoble et Aiton, culmine au col du Clapier et rejoint la vallée du Pô via Suse, rapportent les chercheurs dans la revue PNAS. Un autre itinéraire passe par le col de Grimone et Gap, culmine au col de la Traversette et descend dans la vallée du Pô à Pian del Re." Mais en réalité, il aurait tout aussi bien pu passer par le Mont-Cenis, le col de Montgenèvre ou celui de Malaure. Comment le savoir ?
Les itinéraires possibles qu’Hannibal aurait pu emprunter pour traverser les Alpes. Crédits : Berti, Vollrath, 2026, PNAS
Un mystère dès l’Antiquité
Évoquant ses sources pour décrire cet épisode qu’il considérait déjà comme "historique", Tite-Live s’étonnait aussi de ce mystère : "Comme tous les auteurs sont d'accord sur cette circonstance (le lieu d’arrivée en Italie des troupes puniques, ndlr), je trouve fort étrange qu'il y ait tant d'incertitude pour l'endroit où Hannibal traversa les Alpes".
En bon général, Hannibal aurait pu choisir comme critère d’épargner au maximum ses troupes, animaux compris. Dans ce cas, il aurait non seulement privilégié un passage rapide, mais surtout le chemin demandant le moins d’effort physique. L’élément le plus imposant de son armée, ce sont les éléphants, dont on sait qu’ils ont survécu au voyage. Il faut donc évaluer les besoins biologiques des hommes, mais aussi des animaux pour savoir quel aurait été le tracé le moins fatigant.
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Le col de la Traversette aurait été le moins coûteux en énergie
Les deux auteurs estiment qu’en prenant en compte les coûts énergétiques directs de la traversée (sans inclure la recherche ou le transport de nourriture en chemin), c’est le passage par le col de la Traversette, à 2914 mètres d’altitude, qui aurait été le plus efficace, avec une dépense de 5,42 térajoules (TJ) pour l’ensemble de l’armée. Il devance le col de Montgenèvre (6,02 TJ), le col du Clapier (6,28 TJ) et celui du Mont-Cenis (6,45 TJ), pourtant situés moins haut.
Étant donné que les éléphants passent, à l’état sauvage, 14 heures par jour à se nourrir, on peut admettre qu’ils ont dû renoncer à s’alimenter normalement au cours de la traversée en puisant dans leurs réserves de graisse. De ce point de vue, les chercheurs calculent qu’en passant par le col de la Traversette, "les éléphants auraient perdu 4% de leurs réserves de graisse corporelle, les chevaux 11% et les hommes 19%. Ces valeurs n’auraient pas augmenté de manière significative pour les éléphants sur les trois autres itinéraires, mais auraient augmenté de 12 à 13% pour les chevaux, et de 21 à 22% pour les hommes".
Profils altimétriques des trois meilleurs itinéraires. Les couleurs indiquent le coût énergétique cumulé pour l’armée d’Hannibal marchant le long de l’itinéraire. Crédits : Berti, Vollrath, 2026, PNAS
Une estimation qui ne vaut pas pour preuve
Ces estimations basées sur la dépense bioénergétique en fonction de la masse corporelle et de la pente du terrain contredisent les interprétations des historiens qui privilégient le col du Clapier comme voie de passage. Comme on sait qu’Hannibal perdit des milliers d’hommes au cours de la traversée, qu’il dut essuyer moult assauts dans les montagnes, que selon Polybe et Tite-Live, il fut aussi ravitaillé au fur et à mesure de ses victoires locales et fit reposer ses troupes en chemin, ce calcul n’incluant aucune de ces variations est-il réaliste ?
Non, c’est une proposition parmi tant d’autres. "Si cette nouvelle analyse ne dissipe pas toutes les incertitudes, elle apporte toutefois des arguments supplémentaires en faveur de la route de la Traversette, argumente le premier auteur, Emilio Berti. Elle montre que cet itinéraire aurait le mieux répondu aux exigences d’une marche d’une grande armée accompagnée d’éléphants à travers un terrain accidenté."
Mais impossible de déterminer si c’est bien le chemin qui a été emprunté. Tite-Live raconte qu’Hannibal avait fait reconnaître le passage des Alpes par des éclaireurs qui devaient gagner les faveurs des Gaulois censés les aider, mais que son premier critère aurait été d’éviter le plus possible les affrontements. Il n’aurait donc pas renoncé à louvoyer.
Coûts énergétiques cumulés pour les trois meilleurs itinéraires globaux pour un homme, un cheval et un éléphant. Crédits : Berti, Vollrath, 2026, PNAS
Un moyen d’impressionner durablement
Ce nouvel éclairage sur le passage des Alpes ne se fonde que sur des données estimées et non confirmables, car on ne sait même pas précisément combien d’hommes et d’animaux se sont élancés à l’assaut des sommets.
Ce qui est certain, c’est qu’une fois les Alpes franchies et les premières batailles gagnées, les Carthaginois n’ont pas réussi à maintenir en vie leurs éléphants plus d’un an sur le sol romain. Passé l’effet de surprise, et même s’il mena la guerre sur ce terrain pendant 14 ans, Hannibal ne réussit pas à défaire l’armée romaine, qui sortit victorieuse de la deuxième guerre punique. Mais quels qu’aient été le chemin choisi et l’issue de ce conflit, il a réussi par cet expédient à rester dans nos mémoires.