Et si nous avions épuisé notre dernière goutte de pétrole

Et si nous avions épuisé notre dernière goutte de pétrole

Cet article est extrait du mensuel Sciences et Avenir n°953-954, daté juillet-août 2026..

Si demain, les forages rendaient leur dernier souffle, définitivement à sec, on peut imaginer un scénario apocalyptique comme celui de Barjavel dans Ravage, lorsque l'électricité disparaît : privation des technologies, paralysie des approvisionnements, effondrement des infrastructures et panique sociale.

Pour le pétrole, ce cataclysme ciblerait en premier lieu les transports, qui en sont dépendants à quasiment 90 % en France, d'après le Service des données et études statistiques (Sdes). Non seulement la mobilité humaine serait fortement freinée mais le transport de marchandises serait à l'arrêt, puisqu'il repose aujourd'hui majoritairement sur le transport routier, maritime et aérien, alimenté au diesel. Ainsi, plus de minerais de fer et de métaux rares pour nos smartphones, plus de fruits et de légumes dans nos supermarchés. "On peut imaginer une pénurie alimentaire, sanitaire et technologique, due au manque d'échanges commerciaux", projette Clément Caudron, chef de projet "transition robuste" au Shift Project.

Au niveau de la production, les usines et les mines seraient également touchées, puisque l'industrie consomme à elle seule environ un quart du pétrole utilisé dans le monde, d'après l'Agence internationale de l'énergie (AIE). Et avec elle, l'agriculture, qui dépend des engrais et de la mécanisation par les tracteurs. "Cet or noir assure la vascularisation de toute notre économie, écrit Matthieu Auzanneau, ancien directeur du Shift Project, dans son livre Pétrole, le déclin est proche (Seuil, 2021) . En tant que première source d'énergie, il apporte l'essentiel de la puissance permettant à la plupart des organes vitaux de la société de fonctionner, de se perpétuer et de se développer."

En plus de ses qualités énergétiques, le pétrole constitue une matière première cruciale pour la production de plastique, omniprésent dans notre quotidien. Vêtements, emballages alimentaires, produits d'hygiène et matériel médical reculeraient jusqu'à se volatiliser. "À bien regarder autour de soi, rares sont les objets qui n'ont pas été fabriqués et acheminés grâce au pétrole", ajoute Matthieu Auzanneau.

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Une fois que cela est dit, comment envisager un monde sans pétrole ?

On peut cette fois-ci imaginer que les puits sont taris, mais qu'une véritable transition énergétique a été entamée au préalable. Sur quoi reposerait ce nouveau modèle ? "Dans le secteur des transports, l'un des principaux leviers pour s'émanciper du pétrole est l'électrification, souligne Clément Caudron. La voiture électrique est sujette à beaucoup de désinformation, donc je le rappelle : bien qu'elles soient légèrement plus émettrices à la production à cause de la batterie, elles rattrapent vite ce bilan, puisqu'en roulant elles n'émettent plus rien." En effet, le mix électrique français est composé à 70 % de nucléaire, et le reste principalement d'énergie hydroélectrique, éolienne, et solaire. L'électricité ne dépend donc que très peu du pétrole. Ainsi pour les voitures, mais aussi pour les camions, qui représentent une part importante de l'acheminement de marchandises et qui sont pour l'instant peu électrifiés, l'électricité offre une importante marge de manœuvre.

"Aujourd'hui, on produit à peu près 550 TWh d'électricité en France, on en consomme 450 TWh et le reste est exporté. Si on électrifiait 100 % du transport terrestre, il faudrait environ 100 à 150 TWh d'électricité en plus, et nous les produisons déjà. Imaginer un monde sans pétrole pour le transport terrestre n'est donc pas si invraisemblable", calcule Alexandre Joly, cofondateur de l'association Éclaircies, un collectif d'experts en écologie et climat.

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Plus de biocarburants, un mix d'énergies renouvelables, et plus de "mobilité douce"

Les secteurs aérien et maritime, quant à eux, peinent à être électrifiés en raison du poids des batteries qu'il faudrait développer pour mouvoir de tels engins. Les pistes restantes sont donc l'utilisation de carburants durables : biocarburants ou carburants de synthèse. Une alternative qui peut s'avérer pertinente pour les avions et les bateaux ou les tracteurs, mais non viable pour l'ensemble des transports, puisqu'elle nécessite de la biomasse en quantité. "Sachant que pour atteindre 40 térawattheures d'énergie produite avec du biocarburant, on utilise déjà 2 à 3 % de la surface agricole totale française, on ne pourrait atteindre les 450 TWh souhaités sans atrophier notre agriculture", évalue Clément Caudron.

Les options sont donc les suivantes : augmenter le déploiement d'infrastructures d'énergie renouvelables, renouveler les centrales nucléaires vieillissantes et surtout "faire du report modal ". Pour les marchandises, il s'agit de reporter l'acheminement vers du fret ferroviaire et fluvial, qui permet de transporter de grands volumes, loin et rapidement, avec très peu d'électricité.

Pour le transport humain, quitter la voiture individuelle pour des moyens de transport collectifs électrifiés, voire opter pour des mobilités douces. "Bien sûr, ceci n'est pas faisable pour tous et pour tous les trajets, mais d'après les travaux de l'Ademe, on estime que la marche et le vélo pourraient représenter un quart des distances parcourues dans les déplacements quotidiens en 2050, alors qu'aujourd'hui cela représente 3 à 4 %. Il y a donc un important potentiel de progression", analyse Clément Caudron

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Réduire notre consommation de plastique

Pour cela, il faut repenser les infrastructures et l'aménagement du territoire, construire des pistes cyclables assurant la sécurité des usagers, favoriser les circuits courts. "Somme toute, la disparition du pétrole impose un renforcement de l'échelle locale, avec des déplacements de proche en proche, et des approvisionnements provenant de la périphérie des villes", relève Estelle Lachaud, spécialiste en aménagement du territoire et auteure d'un récit de fiction imaginant un monde sans pétrole.

Par ailleurs, l'émancipation du pétrole dans les secteurs du logement et du tertiaire suppose une transition vers une meilleure isolation des bâtiments et une substitution du chauffage au fioul par des pompes à chaleur électriques. Reste alors le sujet du plastique. Pour le remplacer, différents bioplastiques tels que les polyhydroxyalcanoates (PHA) et l'acide polylactique (PLA) sont actuellement mis à l'épreuve. Mais leur production pose à son tour la question de la disponibilité de la biomasse, comme pour les biocarburants, soulignant la nécessité de réduire notre consommation de plastique.

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"Le problème n'est pas celui de la dernière goutte, mais celui de la phase de tarissement qui précédera"

In fine, la disparition du pétrole aurait de nombreux effets bénéfiques pour l'environnement : la réduction des atteintes directes à la biodiversité du fait des marées noires, des infrastructures pétrolières et de la pollution plastique, mais également une baisse des émissions de particules fines et de gaz à effet de serre, qui contribuent au dérèglement climatique. Selon l'AIE, le pétrole est en effet responsable d'environ un tiers des émissions mondiales de CO2 liées à l'énergie. Au reste, "le problème posé n'est pas celui de l'épuisement final, celui de la dernière goutte, mais bien celui de la phase de tarissement qui précédera : une longue phase de sevrage, qui durera des décennies, et qui sera subie à moins d'être anticipée", estime Matthieu Auzanneau.

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