
Cet article de Victoire Constantin est extrait du mensuel Sciences et Avenir n°953-954, daté juillet-août 2026.
C'est un couloir coincé entre les deux théâtres auxquels il donne accès. Un simple couloir de 27 mètres de long, jadis couvert et fermé de deux portes à ses extrémités. En tout, 54 mètres linéaires à explorer, si l'on considère qu'il est bordé de deux murs à l'enduit fatigué - rouge dans leur moitié inférieure, couleur crème au-dessus, avec une bande jaune et un fin trait noir au centre. Dans une ville comme Pompéi, connue pour ses thermes, ses temples et ses villas aux fresques et mosaïques chatoyantes, l'ensemble se fait plutôt discret… Les différentes générations d'archéologues qui ont arpenté la cité campanienne lui ont porté un intérêt mesuré.
D'où la surprise quand une petite équipe a commencé à s'y pencher, il y a cinq ans. "Pourquoi s'intéresser à cet endroit dont on ne parle jamais, plutôt obscur dans tous les sens du terme ? En fait, à l'origine, notre projet de recherche se focalisait plutôt sur les théâtres attenants comme espaces de rencontre entre les différentes catégories de la population… " admet volontiers Éloïse Letellier-Taillefer, archéologue à Sorbonne Université.
Mais, à mesure qu'elle plongeait dans son sujet, l'équipe - également composée de Louis Autin, spécialiste de langue et littérature latine à Sorbonne Université, et Marie-Adeline Le Guennec, historienne à l'université du Québec à Montréal (Canada) - a compris que le modeste passage était un diamant brut : un lieu public précieux, témoin unique et jusque-là passé sous les radars. Avec 272 graffitis, écrits et dessinés, ses murs décrépits recèlent en effet une concentration scripturale sans guère d'équivalents dans une cité qui en compte des milliers, sauf dans la Grande Palestre et dans la basilique.
Oubliez les envolées de Pline l'Ancien, sur ces murs, c'est la gouaille du quotidien qui s'exprime
Côté style, l'ensemble se rapproche plus de la gouaille qui agrémente les murs des auberges que des œuvres de Pline l'Ancien… Une chance pour Louis Autin, qui y voit un contrepoint plus spontané, modeste et populaire aux traditionnelles sources littéraires émanant des classes supérieures. "D'où l'importance de les interroger au maximum ! s'enthousiasme Marie-Adeline Le Guennec. Nous tentons ici d'étudier directement qui “parle” et ce qui se dit. " Et, ainsi, d'ouvrir une fenêtre sur le quotidien du lieu, entre 70 avant notre ère, date de sa construction et de celle du petit théâtre pendant la phase de la romanisation de la cité, et 79 de notre ère, quand l'éruption du Vésuve scella le destin de la région.
Le terrain de jeu n'était toutefois pas totalement vierge. Le passage a été découvert en 1794, au début des fouilles, et ses inscriptions sont mentionnées au moins dès 1810. "Les premières études des graffitis textuels sont publiées au milieu du siècle, et courant pour les dessins figuratifs, rappelle Marie-Adeline Le Guennec. Or, nous avons pu en déceler 79 inédits ! " Soit 33 écrits et 46 dessins jamais publiés. "Ce nombre nous a étonnés, souligne Éloïse Letellier-Taillefer. Les rapports des premières fouilles des théâtres au 18e siècle sont très précis mais ils ne les ont jamais mentionnés… Soit parce qu'ils n'étaient pas visibles, avec le couloir encore imparfaitement dégagé, soit à cause de leur contenu ! Les injures ou mentions à caractère sexuel pouvaient être jugées choquantes, non pertinentes, etc. "
Deux campagnes menées in situ (lire l'encadré en fin d'article) comblent ces lacunes. Une première a commencé l'exploration des murs du couloir, entre mai et juin 2022. L'idée était alors "juste" de poser un autre regard sur les inscriptions, en prenant en compte leur spatialisation : alors qu'elles sont toujours publiées indépendamment les unes des autres, classées par thèmes ou par motifs, "nous avons voulu partir du lieu, et replacer ces graffitis les uns par rapport aux autres ", pointe Éloïse Letellier-Taillefer. Une approche originale pour comprendre leurs liens et interactions, leur accumulation dans le temps et l'espace, comment ils se répondent, se complètent, se comparent…
Mur nord du couloir de 27 mètres de long qui reliait les théâtres 1 et 2 de Pompéi (ligne orange, en médaillon), étudié par les chercheurs du projet "Bruits de couloir". Crédit : PROJET “BRUITS DE COULOIR”-PARCO ARCHEOLOGICO DI POMPEI
Une copie numérique intégrale des graffitis
Pour ce faire, épigraphistes, archéologues, philologues, etc. ont procédé selon les méthodes classiques de leur discipline, multipliant les estampages, calques et observations nez collé au mur et lampe de poche à la main, pour faire ressortir les fantomatiques tracés d'à peine un millimètre de profondeur, et altérés par l'usure. "Ce sont ces relevés qui nous ont permis de découvrir les éléments inédits, comme un graffiti de gladiateurs, sourit l'archéologue. Ça a été un moment incroyable lorsque l'on a compris que l'on voyait s'esquisser une jambe, puis deux… qui n'apparaissaient dans aucun catalogue ! " ( Lire l'encadré ci-après)
Puis, en 2025, l'équipe a eu l'opportunité de revenir avec la société française Mercurio Imaging, spécialiste de la RTI (reflectance transformation imaging) : une technique de numérisation entièrement repensée et adaptée aux besoins du chantier. Les données obtenues seront précieuses pour affiner la compréhension du moindre tracé, mais, déjà, "leur modélisation a permis de créer une copie complète du couloir qui pourra être partagée avec nos collègues, ajoute Marie-Adeline Le Guennec. Elle est en cours de finalisation et sera bientôt disponible en ligne. Ça n'a pas été évident de trouver la bonne façon de montrer un double document de 27 mètres de long ! " Des résultats ardemment attendus… "Le couloir est un espace crucial pour les graffitis, appuie l'épigraphiste Kyle Helms. Que l'équipe de “Bruits de couloir” ait pu les documenter avec précision est essentiel pour préserver la mémoire de ces textes uniques. "
Deux gladiateurs en invités surprise
Depuis 2000 ans ils sont là, debout, figés en pleine action. Gravés au milieu du mur sud, les deux gladiateurs hauts d'une dizaine de centimètres font partie des surprises du projet "Bruits de couloir". D'abord parce que cette représentation quasi invisible à l'œil nu était inconnue jusqu'à présent, mais également parce que les combattants n'ont rien à faire là : nous sommes à deux pas de l'escalier d'accès au petit théâtre où régnaient les acteurs, donc bien loin de l'amphithéâtre (situé tout à l'est de la cité) où se tenaient les combats.Sa présence rappelle l'importance de la gladiature dans la société romaine - dont témoignent nombre d'autres graffitis dans la ville.
Quasi invisible à l'œil nu, le dessin des deux combattants a été retracé (à droite). Crédit : PROJET “BRUITS DE COULOIR”-PARCO ARCHEOLOGICO DI POMPEI
Elle révèle aussi l'habileté de son auteur. Certes, le trait peut paraître simple… mais le mouvement est magnifiquement rendu, avec le personnage de gauche qui se tient jambe droite en avant, derrière son large bouclier rectangulaire et épée courte dans sa main droite prête à frapper. Face à lui, son adversaire (moins préservé) lui oppose son propre bouclier. Leur équipement se reconnaît parfaitement, du casque rond à large bord et plumet aux cnémides protégeant les tibias. Soit le vestige d'un souvenir fort, gravé pour l'éternité.
Déclarations d'amour, insultes, dessins de gladiateurs... illustrent la grande diversité des inscriptions
Une première publication, fin janvier, lève une partie du voile. Paradoxalement, les spectacles des théâtres sont peu évoqués par les graffitis. Les inscriptions montrent une grande diversité en matière de tailles, de sujets traités et de maîtrise de la langue : "Noms de personnes pouvant être associés à des caricatures, déclarations d'amour ou insultes en lien avec la vie publique où sont mentionnés des consuls siégeant à Rome, messages à caractère sexuel, mais aussi dessins de gladiateurs, de bateaux, d'animaux surtout quadrupèdes comme des chiens ou des chevaux, jeux graphiques… " liste l'historienne. "Et on note de nombreux jeux très créatifs de subversion des codes des élites ! s'amuse Éloïse Letellier-Taillefer. Une date associée à un message salace, une typographie ou un style habituellement utilisé pour les inscriptions électorales pour une déclaration d'amour, etc. " Ainsi de cette inscription parodiant le style officiel des juristes pour annoncer les relations tarifées entre la travailleuse du sexe Tyché et trois hommes… Cela traduit un usage répandu de l'écrit. Toutes les catégories sociales laissaient ici une trace de leur passage, ne serait-ce que par une simple incision.
Si la grande majorité des écrits sont en latin, quelques-uns sont en grec et, fait unique en Occident, en safaïtique - une langue protosémitique du Proche-Orient. Kyle Helms relie la douzaine de signatures concernées à des inscriptions voisines, mentionnant la IIIe légion romaine présente dans la région lors de la guerre civile de 68 : "Un jeu d'enquête me donne à penser que ces graffitis ont été laissés par des nomades du désert noir jordanien [situé dans la partie nord-est du pays, près des frontières avec la Syrie et l'Arabie saoudite] qui, incorporés à l'armée romaine, ont marché en Italie lors de la campagne pour installer Vespasien comme empereur. " L'hypothèse de ces hommes loin de chez eux, campant peut-être dans cette ruelle couverte pour un peu de protection, renforce encore le côté cosmopolite du site.
"Ce qui est également intéressant, c'est la capacité à dessiner qui s'observe, souligne Marie-Adeline Le Guennec. Car il y a une véritable qualité dans les motifs, notamment des bateaux, qui peuvent certes se limiter à des croquis mais aussi montrer une grande précision en détaillant cargaisons, cordages, etc. " Tout comme le texte, le dessin peut être informatif, un divertissement, une caricature, une parodie plus ou moins fine, etc. Ceux qui tracent sont capables de croquer ce qu'ils ont sous les yeux, qu'ils connaissent grâce à leur profession - deux ports jouxtaient Pompéi et les marins y étaient nombreux -, mais ils peuvent aussi restituer des représentations mentales partagées par tous. "Cela témoigne d'une véritable culture commune de l'image et nous parle des compétences graphiques de la population, décrypte l'historienne. Un champ de recherche encore très peu étudié malgré sa richesse. "
"Ces graffitis bigarrés prouvent qu'il y avait tout un pan de culture partagé entres les élites et les autres populations", Marie-Adeline Le Guennec, historienne à l'université du Québec à Montréal (Canada). Crédit : UQAM
Les graffitis n'étaient pas perçus comme des détériorations
Notre "simple" couloir s'impose comme un lieu majeur de mixité sociale et d'activité, loin de se limiter à son rôle d'accès aux théâtres. "Les textes juridiques romains garantissaient à tous l'entrée aux lieux de spectacle , indique Éloïse Letellier-Taillefer. On a l'impression que ce passage - voire les théâtres - était accessible tout le temps ou peu s'en faut, malgré ses portes : c'était un véritable espace public, que les usagers se sont approprié. " Mieux : "Ces graffitis bigarrés prouvent qu'il y avait tout un pan de culture partagé entre les élites et les autres catégories de populations, estime Marie-Adeline Le Guennec. Leurs interactions étaient bien plus nuancées et moins binaires qu'on le croit souvent. " Et tout à fait acceptées : pendant leurs 150 ans d'existence, nos deux murs bavards n'ont jamais été réenduits. "Ce qui signifie que les graffitis présents n'étaient pas perçus comme des détériorations : personne n'a ressenti le besoin de les recouvrir ", constatent les chercheuses. Un ancêtre donc des murs des réseaux sociaux, sans censure ni biais algorithmiques… et bien plus pérenne.
Une alliance de techniques artisanales et high-tech
"Bruits de couloir" a bénéficié de deux phases de terrain. En 2022, l'équipe a eu un mois "pour tout observer à l'œil nu en lumière rasante, afin de photographier les graffitis et de localiser chaque trace sur une grille de spatialisation, précise Éloïse Letellier-Taillefer. Nous avons aussi fait de grands calques in situ, qui ont été scannés pour reconstituer numériquement les murs.". Il a fallu s'adapter aux contraintes du terrain, ajoute Marie-Adeline Le Guennec.
"Cette dimension artisanale entraîne des aléas mais son adaptabilité fait sa force." Les informations recueillies ont ensuite été injectées dans une base de données et un jeu de fiches compilant description, localisation, traduction, etc. de chaque graffiti… mais aussi les liens entre eux.
Puis, en 2025, sont venus s'ajouter cinq jours pour la couverture RTI (reflectance transformation imaging) du couloir : l'éclairage par dôme lumineux de chaque pan de mur, sous différents angles et à éclairage variable. "Le tout en travaillant de nuit, afin de pouvoir contrôler parfaitement la lumière, souligne Éloïse Letellier-Taillefer. "Le procédé existait mais Éloi Gattet, de la société Mercurio Imaging, a relevé le défi de l'adapter à l'échelle de notre site".
L'intérêt ? Disposer d'un modèle numérique dynamique, où l'on peut faire ressortir tel ou tel détail en jouant sur les paramètres. Marie-Adeline Le Guennec sourit : "Obtenir un tel outil sur mesure a exigé un travail pluridisciplinaire permanent, jusque dans la restitution de la masse de données obtenue. " L'équipe est unanime : la complémentarité des deux approches est la clé de leur réussite.