Bone-smashing : la dangereuse illusion d'une mâchoire plus virile

Bone-smashing : la dangereuse illusion d'une mâchoire plus virile

La polémique a refait surface ces dernières semaines en France, le streamer américain Clavicular, a fait étape à Paris, où il a été royalement ignoré par les Parisiennes qu’il abordait dans la rue. Il est devenu célèbre par sa méthode de “bone-smashing”, qui consiste à se frapper le visage, surtout la mâchoire et les pommettes, avec un objet dur, parfois un marteau, pour “sculpter” des traits plus “carrés”, plus “virils”. Sa logique repose sur la cicatrisation osseuse, ici complètement détournée. Les adeptes de cette pratique s'appuient bien souvent sur une mauvaise interprétation de la capacité des os à se remodeler sous certaines contraintes mécaniques, un phénomène bien réel mais qui ne s'applique pas de cette manière aux os du visage chez l'adulte. Derrière le vocabulaire pseudo-scientifique, les médecins tirent la sonnette d’alarme.

“D’un point de vue anatomique, il ne se passe pas grand-chose, il ne se passe rien du tout même, c’est ça le problème”, explique à Sciences et Avenir le docteur Serge Ketoff, chirurgien maxillo-facial et stomatologue, exerçant à Paris. “Ça n’a aucune action sur la croissance de l’os.”

Est-ce qu’un os se sculpte ?

Concrètement, le “bone-smashing” consiste à tapoter, plus ou moins fort, les régions de la mandibule, menton et angles de la mâchoire, ainsi que les pommettes, dans l’espoir d’obtenir un visage plus anguleux. “Ça ne va pas sculpter l’os. En revanche, on va juste compresser les tissus mous, donc la peau, et on peut créer des lésions inflammatoires, des problèmes cutanés, ou tout simplement des bleus et des hématomes”, explique le Dr Ketoff. Contrairement à ce que prétendent certains influenceurs, il n'existe aujourd'hui aucune étude clinique démontrant que cette pratique permet d'élargir durablement la mâchoire ou de modifier la structure osseuse du visage chez un adulte en bonne santé. À force de répétition, les risques peuvent devenir plus sérieux. “Sur la pommette, c’est plus facile de faire des dégâts, la pommette est autour de l’orbite, c’est un os très fin qu’on peut casser facilement.” Au niveau du menton, des lésions des nerfs mentonniers peuvent entraîner des troubles de la sensibilité de la lèvre et du menton. Sur les angles mandibulaires, une branche du nerf facial peut être touchée, et entraîner des troubles moteurs. “Il va aussi y avoir la possibilité d’avoir son sourire un peu décalé ou de sourire moins bien d’un côté du visage”, poursuit le chirurgien.

Derrière ces risques, le médecin voit surtout un mal-être psychologique croissant. “On reçoit quand même des patients qui ont la vingtaine, qui sont tout à fait normaux, qui ont une mâchoire tout à fait correcte, et qui demandent s’il n’y a pas des chirurgies ou des possibilités de s’élargir la mâchoire, raconte-t-il. On voit bien que ces tendances sur les réseaux sociaux créent des gros problèmes psychologiques, notamment de la dysmorphophobie. Récemment, un patient tout à fait normal a pleuré toute la consultation parce qu’il cherchait absolument à avoir une mâchoire plus grande. Mais quand ces jeunes se confrontent à la réalité, à ce que le corps médical leur explique, c’est la désillusion.” constate le Dr Ketoff.

Une mode qui passe, comme toutes

Le “bone-smashing” s’inscrit dans une tendance plus large, le “looksmaxxing”. Une idéologie née des réseaux sociaux, qui pousse certains jeunes hommes à adopter des pratiques extrêmes pour modifier leur apparence, sous l’influence de contenus en ligne et de communautés centrées sur un idéal masculin très normé et codifié. Mâchoire carré, regard de chasseur, inclinaison canthale positive en plus d’un corps musclé sont les critères les plus courants de cette tendance. Ceux qui ne rentrent pas dans ce moule très précis, sont parfois harcelés, ce qui peut aller jusqu’à l'encouragement au suicide

“Les tendances évoluent, comme toutes, poursuit le docteur, il y a cinq ans, les hommes voulaient avoir une mâchoire fine !” Le spécialiste rappelle qu'une mâchoire plus marquée est liée à la génétique, à l'âge, à la composition corporelle ou, dans certains cas, à des interventions médicales encadrées, plutôt qu'à des techniques virales présentées comme des solutions miracles. Les orthodontistes et chirurgiens maxillo-faciaux sont les plus à même de prendre en charge les troubles de la croissance de la mâchoire. “Il ne faut absolument pas croire tout ce qu’il y a sur les réseaux sociaux. Dans le monde réel, personne ne se focalise autant sur la largeur de la mâchoire”, conclut le Dr Ketoff.

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