
CONTEXTE. Le 14 avril 2026, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a annoncé la reprise d'une position russe (dans une zone restée secrète) en n'engageant aucun soldat, mais uniquement une combinaison de drones aériens et de robots terrestres téléopérés. Une première mondiale. En face, les fantassins russes se seraient rendus en levant les mains devant les caméras embarquées des drones, avant que ceux-ci ne les guident vers une zone de captivité. Cet article, dont le texte et les photos sont signés photos Pierre Terraz et Paul Boyer, est extrait du mensuel Sciences et Avenir n°953-954, daté juillet-août 2026.
Voûté au-dessus de son poste à souder, un jeune ouvrier sue à grosses gouttes derrière son masque de protection, dans une lourde combinaison bleue noircie par la poussière. Entre deux coups de torche sur un morceau de fonte brûlant, il relève la visière de son casque pour s'essuyer le front, et observe de près les coutures métalliques qu'il trace minutieusement sur le métal.
Les machines, même les plus sophistiquées, naissent d'abord du rude labeur de l'humain. Nous sommes quelque part dans la région de Kiev, en Ukraine. À l'intérieur d'immenses barres d'immeubles qui semblent désaffectés, 300 employés s'affairent sur cette chaîne de production hautement sensible. Autorisés à visiter cette usine secrète, ce qui est exceptionnel, nous avions l'obligation de désactiver la géolocalisation de nos téléphones aux abords du site. "Il y a quelques semaines, un missile s'est écrasé non loin d'ici. On ne sait pas si c'est notre emplacement qui était visé, il y a tellement de frappes sur la région ces temps-ci", justifie Olha Harbovska, cheffe de la communication de l'entreprise d'armement Burevii, qui encadre notre venue.
Depuis le début de la guerre, la firme ukrainienne met la totalité de ses moyens au service de l'armée. La compagnie fait partie du cluster de défense "Brave1" : une plateforme centrale de coordination lancée par le gouvernement en avril 2023, visant à fédérer les industriels du secteur pour accélérer le déploiement de technologies avancées sur le front. Alors que l'essor des drones kamikazes n'est plus un secret pour personne en Ukraine, l'entreprise Burevii se distingue plutôt par son implication dans des solutions robotiques terrestres.
Son fleuron, une sorte de petit char tout-terrain de la taille d'un Caddie de supermarché, a été baptisé Ardal. Ce véhicule sans pilote contrôlé à distance (que l'on appelle communément UGV, pour Unmanned ground vehicles ) est apprécié des soldats pour sa polyvalence. À l'origine, le buggy sert surtout en logistique pour approvisionner des positions d'infanterie en vivres, en munitions et pour évacuer les blessés. Une tâche autrefois réservée à des conducteurs bravant tous les dangers.
Près de 92 modifications ont été effectuées, depuis 2022, sur l'Ardal (à droite), une sorte de petit char tout-terrain de la taille d'un Caddie de supermarché, produit par l'entreprise Burevii, et dont les sites de production sont tenus secrets (à gauche).
Véhicules terrestres et drones aériens sont combinés
"Nous avons effectué 92 modifications sur ce modèle depuis le début de la guerre, indique un manutentionnaire, au cœur d'un entrepôt où sont alignés une cinquantaine de véhicules. Il a notamment été équipé d'une tourelle robotique baptisée Burya [tempête en ukrainien]."
Développé par Frontline Robotics, autre entreprise du cluster Brave1, ce bras armé manie le lance-grenade Mk19 avec une précision inégalée. Disposant d'un calculateur balistique de nouvelle génération, il peut toucher sa cible jusqu'à 2 kilomètres de distance, sans la voir. Son programme est capable de fonctionner pendant 48 heures et d'enregistrer jusqu'à 256 positions à neutraliser, ce qui lui permet de dévaster des zones d'impact entières plutôt que des points précis. C'est davantage que ce dont ne sera jamais capable le meilleur tireur du pays. Ce type d'UGV armé s'est illustré comme l'un des acteurs de la reprise inédite d'une position russe sans l'intervention d'un seul fantassin, annoncée en avril par Volodymyr Zelensky.
L'opération a combiné des véhicules terrestres armés et des drones aériens d'attaque et d'observation pour les guider. Sur une vidéo d'abord publiée sur la messagerie Telegram, puis relayée par les médias du monde entier, on peut apercevoir deux soldats russes sortir de la cour d'une maison, les mains en l'air, se rendre face à ce qui ressemble à la caméra frontale d'un UGV. Sans dévoiler précisément quelle combinaison de robots a contribué au succès de cette offensive, pour ne pas mettre en danger les constructeurs ni révéler la stratégie de l'armée ukrainienne, Volodymyr Zelensky a souligné l'efficacité de l'Ardal lors de son allocution.
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Des modifications constantes après retour du terrain
Côté ukrainien, faire sortir les drones des laboratoires est devenu indispensable pour compenser la pénurie d'effectifs pour tenir le front, alors que la Russie parvient à mobiliser chaque mois plus de 30.000 soldats. Très utilisé pour les opérations de première ligne, l'Ardal dispose d'une portée de 50 kilomètres. Sa vitesse varie entre 10 et 15 kilomètres par heure, en fonction de la difficulté du terrain pratiqué et de la charge - il peut transporter jusqu'à 250 kilogrammes de matériel. "Son but n'est pas d'être rapide, mais d'être robuste, endurant et fiable, précise Olha Harbovska. Généralement, l'opérateur qui manie le robot à terre est guidé par un drone aérien de reconnaissance qui peut avoir une vue d'ensemble de l'environnement. L'Ardal est équipé de plusieurs caméras mais cela ne suffit pas encore pour avoir une bonne vision de ce qui l'entoure. D'autant plus que beaucoup de missions s'effectuent la nuit, sans lumière, pour rester le plus discret possible."
La mécanique militaire est encore loin d'être autonome, et demande une quantité de personnel non négligeable pour fonctionner. Pour une mission sur un territoire totalement nouveau, l'Ardal peut mobiliser jusqu'à 15 personnes : plusieurs pilotes qui se relaient, des dronistes pour les guider, des cartographes… Les progrès à faire sont encore nombreux. "Nous avons des retours des militaires sur le terrain toutes les semaines, les modifications que nous apportons à nos machines sont constantes", explique Olha Harbovska.
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Le Mangal, un engin rapide qui se commande comme un jouet
Au milieu du département des innovations, où il est strictement interdit de prendre des photos, un Minos flambant neuf trône parmi d'autres robots en cours de développement, dont l'existence est classée secret-défense. Cet UGV massif est une version augmentée de l'Ardal, pouvant transporter jusqu'à 1 tonne de matériel. "La plupart des modifications que nous apportons à nos modèles de base doivent rester secrètes, insiste un ouvrier, sous contrôle de la chargée de communication, mais je peux vous donner un exemple. Le sol du Donbass, où nous opérons forcément beaucoup, est composé en grande partie de schistes argileux, de grès et de calcaires. C'est un problème car ces roches sédimentaires très friables s'immiscent partout et détruisent en un instant les chenilles des véhicules. Nous avons dû remédier à ce problème majeur." Depuis le début du conflit, de nombreuses entreprises d'armement étrangères, y compris européennes, consultent Burevii afin d'améliorer leurs propres modèles.
De la musique vient interrompre les explications techniques de l'employé. Au fond d'un long couloir, des enceintes crachent un disque de Pink Floyd. Au bout du tunnel, un cariste aux avant-bras tatoués pilote une drôle de petite machine, la faisant zigzaguer entre les tréteaux, les câbles électriques, et les caisses à outils qui traînent à même le sol. L'engin est si rapide qu'on a du mal à le suivre du regard. Il ressemble à une grosse voiture télécommandée sur laquelle on pourrait poser un nouveau-né. Alors qu'il manipule les joysticks de sa télécommande pour faire déraper la voiturette, on peut lire sur le visage du jeune homme le sourire d'un enfant qui s'amuserait à slalomer entre les fauteuils du salon. Une fois chargé de mines antichar ou antipersonnel, ce petit véhicule, baptisé Mangal, a pour but d'infester les sols d'explosifs en territoire ennemi. "Le Mangal est utilisé pour créer des champs de mines rapidement, sans exposer les soldats ", résume ainsi le pilote, au cours de sa démonstration qui se fait de plus en plus terrifiante.
Dans une usine, non loin de Kharkiv et de la frontière russe, un technicien s'attelle à la confection d'un drone FPV destiné au front de Koupiansk.
Le Ratel-S, véhicule kamikaze chargé de 40 kg d'explosifs
Au début de la guerre, une autre entreprise du cluster Brave1 a mis au point un engin cousin du Mangal : le Ratel-S. Cet UGV made in Ukraine est apparu sur le champ de bataille en 2023. Plus petit et plus rapide, il a été conçu pour foncer et exploser sur sa cible. Une sorte de véhicule kamikaze capable d'atteindre les 24 km/h une fois chargé de 40 kg d'explosifs.
À l'étage d'un des immeubles de la zone désaffectée où se trouve l'usine de fabrication, le directeur de Burevii Viktor Dolgopiatov nous reçoit dans un bureau spacieux avec une vue imprenable sur la capitale. Les murs de la pièce sont recouverts de drapeaux ukrainiens, tous dédicacés par des unités d'infanterie ou d'artillerie remerciant Viktor Dolgopiatov pour ses produits qui "sauvent des vies".
"Un robot peut calculer la trajectoire d'un tir en prenant en compte la météo, le vent et la pression atmosphérique", Viktor Dolgopiatov, directeur de l'entreprise d'armement Burevii.
22.000 missions accomplies par les robots en trois mois
En avril 2026, Volodymyr Zelensky a annoncé que les robots de combat ukrainiens avaient réalisé plus de 22.000 missions en trois mois, ce qui correspondrait selon lui à "plus de 22.000 vies sauvées". Questionné sur l'ampleur de cette robotisation de l'armée, le directeur de l'entreprise revendique une approche plus mesurée. "Il est vrai que nous utilisons toutes les nouvelles technologies à notre disposition pour automatiser nos robots, mais ceux-ci doivent opérer strictement sous le contrôle d'opérateurs humains", martèle-t-il. Certains outils de pointe permettent, par exemple, d'améliorer la balistique : "Un robot peut calculer seul, en temps réel, la trajectoire d'un tir, en prenant en compte la météo, le vent, ainsi que la pression atmosphérique au point de départ et au point d'impact prévu, détaille-t-il. Mais attention à l'automatisation. Les outils de détection sont améliorés grâce à l'IA, mais si une machine est capable de détecter une cible humaine, elle n'arrive pas encore à distinguer toute seule s'il s'agit d'un Russe, d'un Ukrainien, ou même d'un civil… Supprimer les autorisations de tir pourrait entraîner de véritables désastres."
Pour Viktor Dolgopiatov, le champ de bataille ukrainien est encore loin de voir surgir des néo-soldats à forme humaine, capables de remplacer le soldat d'infanterie (lire l'encadré ci- dessus). Même s'il avoue que les demandes venues du front sont chaque jour plus insistantes. Avec l'essor des nouvelles technologies, de moins en moins de soldats sont motivés pour se rendre dans une kill zone, où pullulent désormais les machines à tuer. Le soldat d'infanterie ne sera pas totalement remplacé de sitôt, mais des technologies futuristes pourraient cependant faire leur apparition dans les années à venir. "Une requête récurrente vient des tireurs d'artillerie, qui nous demandent des exosquelettes. Cela les aiderait à porter des charges lourdes, par exemple", conclut Viktor Dolgopiatov.
L'humanoïde débarque sur le front
Au premier coup d'œil, on pourrait presque confondre le robot avec une silhouette humaine. Il en a les caractéristiques principales : une taille affûtée de 1,75 mètre pour 80 kg, deux bras, deux jambes, et un regard sombre dissimulé derrière une vitre teintée. Mais le Phantom MK-1 est fait de fibres, de composites et d'acier noir.
"Nous pensons qu'il s'agit d'un impératif moral d'envoyer ce robot combattre à la place des soldats" a déclaré Mike LeBlanc, cofondateur de la société américaine Foundation qui fabrique l'humanoïde, dans un entretien au magazine Time en mars 2026. Et il semble bien que ce vétéran ayant servi en Irak et en Afghanistan soit sur le point de réussir son pari.
Crédit : Foundation Robotics
Son entreprise a déjà conclu des contrats de recherche d'une valeur de 24 millions de dollars avec l'armée des États-Unis. Pour l'heure, l'humanoïde intéresse surtout pour son potentiel à placer des explosifs sur les portes, et faciliter l'accès aux sites par les troupes en toute sécurité. En février 2026, deux Phantom MK-1 ont été envoyés en Ukraine pour des missions de reconnaissance en première ligne. Mais l'utilisation massive de soldats humanoïdes brouillerait les responsabilités en cas de crime de guerre, déshumanisant encore plus les conflits armés.
Le Pentagone considère pour le moment que les systèmes automatisés ne peuvent s'engager au combat sans le feu vert d'un humain. Un principe auquel adhèrent aussi les dirigeants de Foundation. En Ukraine toutefois, la réalité du terrain met déjà au défi cette théorie. Sur certains drones dotés d'IA pour la reconnaissance visuelle et la sélection de cibles, le brouillage russe rend parfois le contrôle à distance défaillant.