Les princesses égyptiennes chassaient et tiraient à l'arc

Les princesses égyptiennes chassaient et tiraient à l'arc

Mal momifiées, les dépouilles mises au jour par Jacques de Morgan, alors directeur du Service des Antiquités de l'Égypte, se présentent aujourd’hui sous la forme d’ossements (les tissus mous se sont en effet décomposés). Il s’agit des corps de cinq princesses : Ita, Khenmet, Itaweret, et très certainement Sathathormeryt – toutes filles d’Amenemhat II (vers 1877-1843 avant notre ère), ainsi que de Noub-Hotep, fille ou épouse d’Amenemhat III (vers 1838-1794). Le corpus contient aussi la momie du roi Hor, qui appartient à la XIIIe dynastie.

Malgré ces épreuves, les corps restent lisibles pour qui veut s’y pencher. C’est ce qu’a réalisé Zeinab Hashesh, qui interprète pour Sciences et Avenir les traces encore visibles de traumatismes et les marqueurs de stress liés à des activités précises.

Sciences et Avenir : Vous avez détecté sur ces six corps de nombreux marqueurs de l’activité d’archerie. Pouvez-vous nous en donner quelques exemples ?

Zeinab Hashesh : La pratique régulière du tir à l’arc implique des adaptations physiologiques et un remodelage osseux structurel qui ne surviennent qu’à la suite d’un effort physique répétitif et de longue durée, se traduisant par des marqueurs de stress musculo-squelettiques, comme la « prise de l’archer », visible sur la princesse Noub-Hotep, qui présente une courbure unique de son deuxième métacarpe droit. Ce remodelage est une réponse à la charge mécanique de haute intensité nécessaire pour stabiliser et tendre un arc lourd. De leur côté, les princesses Khenmet et Itaweret présentent une hypertrophie prononcée au niveau du muscle supinateur de l’avant-bras, qui sont les signes spécifiques d’un tendage répété de l’arc.

Est-ce que les princesses utilisaient leurs talents d’archères à pied ou à cheval, pour la chasse seulement, ou bien aussi pour la guerre ? Autrement dit, participaient-elles aux combats ?

Au cours du Moyen Empire, ces techniques étaient probablement pratiquées à pied car le char, tout comme l’utilisation généralisée des chevaux pour l’équitation ou le tir à l’arc, étaient encore inconnus en Égypte. Historiquement, le tir à l’arc constituait un élément majeur tant de la défense nationale que de la chasse. La présence d’arcs, massues et poignards parmi les insignes royaux suggère que ces princesses étaient entraînées à employer leur force, que ce soit pour des démonstrations cérémonielles de pouvoir ou pour la chasse d’élite. Bien que nous ne puissions pas prouver de manière définitive qu’elles se trouvaient sur un champ de bataille, nos analyses squelettiques, qui révèlent un entraînement physique et la répétition de mouvements à fort impact, indiquent qu’elles s’adonnaient à des tâches physiquement exigeantes.

L’entraînement commençait dès l’enfance

Peut-on savoir, d’après les marqueurs sur le squelette, à quel âge a commencé leur apprentissage ?

Bien qu'il soit impossible de déterminer l'année exacte, la courbure structurelle des os de la main observée chez Noub-Hotep indique que les contraintes physiques ont commencé au cours de sa croissance, alors que les os étaient encore en développement et très malléables. Cela laisse supposer qu’elle a commencé à s’entraîner au tir à l'arc et aux arts martiaux dès l'enfance ou au début de l'adolescence, dans le cadre de son éducation d'élite.

Quelles étaient les activités pratiquées par le roi Hor ? Étaient-elles très différentes ?

Les marqueurs squelettiques du roi Hor indiquent que ses activités ne différaient pas sensiblement de celles des princesses. Il présentait une asymétrie similaire au niveau des insertions musculaires (le supinateur gauche et le brachial droit) ainsi qu’une fracture guérie du premier métacarpe, ce qui correspond à un mode de vie actif et à haut risque. Cette cohorte démontre que, dans le milieu royal, il n’existait pas de distinction claire entre les activités masculines et féminines ; le statut social semble avoir « redéfini ou élargi » les rôles de genre attendus, permettant aux deux sexes de s’adonner à des tâches martiales spécialisées et physiquement exigeantes.

Vous avez également trouvé des traces d’arthrose ou de dégénérescence. À quoi sont-elles dues ?

Nous avons identifié plusieurs signes de contrainte mécanique et de dégénérescence, comme des nodules de Schmorl (des indentations au niveau des vertèbres d’Ita et de Khenmet) qui résultent probablement d’activités spécifiques telles que le tir à l’arc ou le maintien de postures martiales ritualisées. Plusieurs individus présentaient également des facettes tibiales indiquant qu’ils avaient l’habitude de se tenir à genoux ou accroupis.

Les princesses étaient toutes capables d’utiliser le type d’armes avec lesquelles elles ont été enterrées

Les princesses ont-elles donc pu se servir des artefacts relatifs à la guerre qui étaient dans leurs tombes ?

Notre étude confirme que les traces observées sur les squelettes, comme l’hypertrophie et la courbure des métacarpiens, correspondent parfaitement aux exigences physiques liées à leur utilisation.

En quoi est-ce important de démontrer que des princesses du Moyen Empire prenaient part à des activités que l’on qualifierait aujourd’hui de violentes ?

Il est essentiel de prouver qu’elles pratiquaient des activités violentes et physiquement exigeantes, car cela remet en cause les modèles bioarchéologiques dépassés qui partent du principe que les femmes issues des élites menaient une vie sédentaire et passive.

Qu’est-ce que cela implique en matière d’archéologie du genre ? Est-ce que cela permet de donner une image de la femme plus proche de la réalité historique ?

Cette étude prouve qu’un statut social élevé pouvait transcender les frontières traditionnelles entre les genres. Ainsi, en apportant des preuves squelettiques de l’utilisation d’armes, nous brossons un tableau plus précis de la cour royale égyptienne — non pas comme un lieu de luxe oisif, mais comme un environnement discipliné où les femmes participaient activement aux rituels et prouvaient qu’elles étaient résistantes, entraînées et puissantes.

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