
“Au large des Marches en Italie, trois quarts des chalutiers étaient suivis par des dauphins durant nos observations,” rapporte Giovanni Bearzi, président de Dolphin Biology and Conservation. La mer Adriatique est l’une des zones où le chalutage est le plus intense en Europe, “et c’est de loin celle dont l’état des fonds marins est le plus dégradé, comparé à 23 autres régions chalutées à travers le monde,” regrette le biologiste. Les conséquences sur la faune locale sont désastreuses. Les populations de requins et de raies de la mer Adriatique ont diminué de plus de 90 % en seulement soixante ans. Quant au dauphin commun, espèce qui y était autrefois courante et abondante, il a pratiquement disparu. Seul le grand dauphin, Tursiops truncatus, continue de sillonner les eaux du Nord et du centre de la mer Adriatique. “Mais ils sont devenus des charognards et des chasseurs opportunistes qui dépendent des chalutiers, probablement en réponse à l’épuisement sévère de leurs proies et à la perturbation de leur habitat par la pêche,” avance Giovanni Bearzi, lors d’une interview pour Sciences et Avenir. Avec son équipe, il a étudié la présence des dauphins dans le sillage des chalutiers pendant huit ans. Leurs résultats ont été publiés dans la revue Frontiers. Ils révèlent la propension des dauphins de l’Adriatique à suivre ces chalutiers pour se nourrir. “L’adaptation des dauphins à l’empiétement humain est une arme à double tranchant, les avantages à court terme en matière d’alimentation masquant des effets néfastes à long terme,” alerte l’auteur de la publication.
Près de 1 000 chalutiers immatriculés
“Le chalutage de fond est une pratique destructrice qui endommage les habitats marins, appauvrit la vie marine et libère du carbone organique provenant des sédiments des fonds marins perturbés”, indique Giovanni Bearzi. Au large des côtes italiennes de la mer Adriatique, la pêche au chalut est très répandue : près de 1000 chalutiers y sont immatriculés. Cette pratique a contribué à provoquer des changements majeurs au sein de l’écosystème, compromettant le fonctionnement et la résilience des réseaux trophiques locaux. “Des habitats tridimensionnels riches ont été transformés en plaines aplaties que les chalutiers continuent d’exploiter, grâce aux subventions gouvernementales,” déplore le chercheur. Les communautés biotiques marines ont ainsi subi des altérations et des déclins brutaux.
Parmi elles, les populations de grands dauphins inquiètent les chercheurs car leur comportement change : ils suivent les chalutiers pour se nourrir des carcasses qui s’échappent des filets, et s'y faufilent aussi parfois. Pour mieux comprendre l’ampleur de ce phénomène, l’équipe de Giovanni Bearzi a étudié la présence de dauphins à l’arrière de trois types de chalutiers au large des régions italiennes de Vénétie et des Marches, entre 2018 et 2025. “Au total, 859 chalutiers ont été contrôlés pour vérifier la présence ou l’absence de dauphins, au cours de 148 jours de pêche au chalut”, précise-t-il.
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9 dauphins sur 10 observés en train de suivre un chalutier
Résultat ? Au large des Marches, trois chalutiers sur quatre étaient suivis par des dauphins. Et à l’échelle des individus, le chiffre est encore plus marquant : “Jusqu’à 90 % des dauphins, selon les régions, ont été photographiés au moins une fois alors qu’ils suivaient des chalutiers. Ces observations suggèrent que la majorité d’une importante communauté de dauphins se nourrit régulièrement derrière ces bateaux,” observe Silvia Bonizzoni, co-autrice de l’étude. Entre la population de Vénétie et celle des Marches, les auteurs estiment à un millier le nombre de grand dauphins. Ceux-ci se sont adaptés à la recherche de nourriture et à la récupération de restes derrière les chalutiers en activité. “Ils suivent une grande partie de la flotte de pêche et passent la majeure partie de leur temps à suivre les chalutiers, plutôt qu’à chasser des proies sauvages naturelles”, avertit Giovanni Bearzi. “La forte proportion de chalutiers suivis par des dauphins témoigne d’un degré élevé de ‘dépendance’, vis-à-vis de cette pêche.” Si le comportement n’est pas nouveau, - en mer Adriatique, on signale que les dauphins se nourrissent et récupèrent les restes derrière les chalutiers depuis les débuts de la pêche au chalut -, il s’est accru à mesure que leurs proies naturelles s’épuisaient sous l’effet de la pêche. Les chercheurs s’interrogent désormais sur les conséquences potentielles de cette recherche de nourriture opportuniste et de ce charognage.
Dépendants : quelles conséquences ?
“De nombreux grands carnivores terrestres à travers le monde souffrent de l’appauvrissement des ressources alimentaires causé par les activités humaines. Lorsque les proies naturelles se font rares, les animaux sont plus enclins à se nourrir de 'nourriture humaine’”, ajoute le chercheur. Les ours, par exemple, s’approchent de plus en plus des zones habitées pour fouiller les poubelles car il s’agit-là de sources de nourriture fiables.
Les écosystèmes et les habitats de l'Adriatique ont été profondément modifiés, et les proies naturelles des dauphins et d'autres grands prédateurs marins ont été sévèrement décimées. Dans les zones fortement impactées par le chalutage en mer Adriatique, l’adaptation de ces cétacés au charognage est un moyen de tirer parti des ressources accessibles. Toutefois, les chercheurs soulignent des conséquences néfastes potentielles sur le long terme.
“Lorsqu’une majorité de prédateurs marins sauvages en viennent à se nourrir de manière opportuniste et à se nourrir de charognes à proximité des engins de pêche, on peut être pratiquement certain que l’empiètement humain a atteint un point de basculement”, a déclaré Randall R. Reeves, co-auteur de l’étude. L’atout alimentaire est en effet contrebalancé par la détérioration de l’écosystème, l’épuisement des proies causé par les engins de pêche remorqués, et le danger qu’un tel comportement représente pour les dauphins. Il n’est pas rare que certains soient blessés ou tués par les chalutiers. “Il peut y avoir des répercussions sur leur régime alimentaire, leur organisation sociale et leur communication,” ajoute Giovanni Bearzi. “Les dauphins peuvent également subir des dommages auditifs et développer des problèmes de santé à cause de l’exposition chronique au bruit des chalutiers, ainsi qu’aux polluants liés à la pêche au chalut. Il s’agit d’un comportement risqué.”
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Créer des zones protégées du chalutage
Alors, quelles mesures les chercheurs préconisent-ils ? Une approche consiste à imposer une restriction spatiale à la pêche au chalut, et à basculer vers des méthodes de pêche moins destructrices. Contre toute attente, le chalutage continue d’être autorisé même au sein de nombreuses zones "protégées" européennes. En 2023, la Commission européenne a proposé d’éliminer progressivement tout chalutage de fond au sein des aires marines protégées et des sites Natura 2000, et a appelé les États membres de l’UE à mettre en œuvre des mesures nationales en conséquence. “Mais les États membres où les lobbies de la pêche sont puissants ont exprimé leur opposition et affaibli tout engagement jugé préjudiciable à la pêche au chalut de fond,” désapprouve le biologiste. “Une telle opposition, même aux mesures de protection les plus élémentaires, contraste fortement avec l’urgence mondiale déclarée de renforcer et d’étendre les mesures de conservation par zone.” Notamment l’engagement des Nations unies à protéger 30 % des océans de la planète d’ici 2030.
"Dans la mer Adriatique, la création de vastes zones protégées contre les pratiques de pêche destructrices permettrait aux écosystèmes de commencer à se régénérer, tout en assurant la pérennité d’une pêche durable. Cela ouvrirait la voie non seulement à l’épanouissement d’espèces opportunistes et résilientes telles que le grand dauphin, mais aussi à celui du dauphin commun ainsi qu’à celui d’une variété d’autres espèces qui étaient autrefois abondantes dans cette région", conclut Giovanni Bearz.